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- Tartarin sur les Alpes - 2/31 -


plantes vertes, reflétant dans leur sauce claire ou brune les petites flammes droites des lustres et les dorures du plafond caissonné.

Comme dans toutes les tables d'hôte suisses, ce riz et ces pruneaux divisaient le dîner en deux factions rivales, et rien qu'aux regards de haine ou de convoitise jetés d'avance sur les compotiers du dessert, on devinait aisément à quel parti les convives appartenaient. Les Riz se reconnaissaient à leur pâleur défaite, les Pruneaux à leurs faces congestionnées.

Ce soir-là, les derniers étaient en plus grand nombre, comptaient surtout des personnalités plus importantes, des célébrités européennes, telles que le grand historien Astier-Réhu, de l'Académie française, le baron de Stoltz, vieux diplomate austro-hongrois, lord Chipendale (?), un membre du Jockey-Club avec sa nièce (hum! hum!), l'illustre docteur-professeur Schwanthaler, de l'Université de Bonn, un général péruvien et ses huit demoiselles.

A quoi les Riz ne pouvaient guère opposer comme grandes vedettes qu'un sénateur belge et sa famille, Mme Schwanthaler, la femme du professeur, et un ténor italien retour de Russie, étalant sur la nappe des boutons de manchettes larges comme des soucoupes.

C'est ce double courant opposé qui faisait sans doute la gêne et la raideur de la table. Comment expliquer autrement le silence de ces six cents personnes, gourmées, renfrognées, méfiantes, et le souverain mépris qu'elles semblaient affecter les unes pour les autres? Un observateur superficiel aurait pu l'attribuer à la stupide morgue anglo-saxonne qui, maintenant, par tous pays donne le ton du monde voyageur.

Mais non! Des êtres à face humaine n'arrivent pas à se haïr ainsi première vue, à se dédaigner du nez, de la bouche et des yeux faute de présentation préalable. Il doit y avoir autre chose.

Riz et Pruneaux, je vous dis. Et vous avez l'explication du morne silence pesant sur ce dîner du Rigi-Kulm qui, vu le nombre et la variété internationale des convives, aurait dû être animé, tumultueux, comme on se figure les repas au pied de la tour de Babel.

L'Alpiniste entra, un peu troublé devant ce réfectoire de chartreux en pénitence sous le flamboiement des lustres, toussa bruyamment sans que personne prît garde à lui, s'assit a son rang de dernier venu, au bout de la salle. Défublé maintenant, c'était un touriste comme un autre, mais d'aspect plus aimable, chauve, bedonnant, la barbe en pointe et touffue, le nez majestueux, d'épais sourcils féroces sur un regard bon enfant.

Riz ou Pruneau? on ne savait encore.

A peine installé, il s'agita avec inquiétude, puis quittant sa place d'un bond effrayé: «_Outre!_...un courant d'air!...» dit-il tout haut, et il s'élança vers une chaise libre, rabattue au milieu de la table.

Il fut arrêté par une Suissesse de service, du canton d'Uri, celle-là, chaînettes d'argent et guimpe blanche:

«Monsieur, c'est retenu...

Alors, de la table, une jeune fille dont il ne voyait que la chevelure en blonds relevés sur des blancheurs de neige vierge dit sans se retourner, avec un accent d'étrangère:

«Cette place est libre... mon frère est malade, il ne descend pas.

--Malade? demanda l'Alpiniste en s'asseyant, l'air empressé, presque affectueux... Malade? Pas dangereusement au moins?

Il prononçait «au mouain», et le mot revenait dans toutes ses phrases avec quelques autres vocables parasites «hé, qué, té, zou, vé, vaï, allons, et autrement, différemment», qui soulignaient encore son accent méridional, déplaisant sans doute pour la jeune blonde, car elle ne répondit que par un regard glacé, d'un bleu noir, d'un bleu d'abîme.

Le voisin de droite n'avait rien d'encourageant non plus; c'était le ténor italien, fort gaillard au front bas, aux prunelles huileuses, avec des moustaches de matamore qu'il frisait d'un doigt furibond, depuis qu'on l'avait séparé de sa jolie voisine.

Mais le bon Alpiniste avait l'habitude de parler en mangeant, il lui fallait cela pour sa santé.

«_Vé_! Les jolis boutons... se dit-il tout haut à lui-même en guignant les manchettes de l'Italien... Ces notes de musique, incrustées dans le jaspe, c'est d'un effet _charmain_...

Sa voix cuivrée sonnait dans le silence sans y trouver le moindre écho.

«Sûr que monsieur est chanteur, _qué?_

--Non capisco...» grogna l'Italien dans ses moustaches.

Pendant un moment l'homme se résigna à dévorer sans rien dire, mais les morceaux l'étouffaient. Enfin, comme son vis-à-vis le diplomate austro-hongrois essayait d'atteindre le moutardier du bout de ses vieilles petites mains grelottantes, enveloppées de mitaines, il le lui passa obligeamment: «A votre service, monsieur le baron...» car il venait de l'entendre appeler ainsi.

Malheureusement le pauvre M. de Stoltz, malgré l'air finaud et spirituel contracté dans les chinoiseries diplomatiques, avait perdu depuis longtemps ses mots et ses idées, et voyageait dans la montagne spécialement pour les rattraper. Il ouvrit ses yeux vides sur ce visage inconnu, les referma sans rien dire. Il en eût fallu dix, anciens diplomates de sa force intellectuelle, pour trouver en commun la formule d'un remerciement.

A ce nouvel insuccès, l'Alpiniste fit une moue terrible, et la brusque façon dont il s'empara de la bouteille aurait pu faire croire qu'il allait achever de fendre, avec, la tête fêlée du vieux diplomate. Pas plus! C'était pour offrir à boire à sa voisine, qui ne l'entendit pas, perdue dans une causerie à mi-voix, d'un gazouillis étranger doux et vif, avec deux jeunes gens assis tout près d'elle. Elle se penchait, s'animait. On voyait des petits frisons briller dans la lumière contre une oreille menue, transparente et toute rose... Polonaise, Russe, Norvégienne?... mais du Nord bien certainement; et une jolie chanson do son pays lui revenant aux lèvres, l'homme du Midi se mit à fredonner tranquillement:

_O coumtesso gènto, Estelo dou Nord Qué la neu argento, Qu'Amour friso en or._[*]

[*] «Gentille comtesse,--Lumière du Nord,--Que la neige argente,--Qu'Amour frise en or.» (Frédéric MISTRAL.)

Toute la table se retourna; on crut qu'il devenait fou. Il rougit, se tint coi dans son assiette, n'en sortit plus que pour repousser violemment un des compotiers sacrés qu'on lui passait:

«Des pruneaux, encore!... Jamais de la vie!

C'en était trop.

Il se fit un grand mouvement de chaises. L'académicien, lord Chipendale (?), le professeur de Bonn et quelques autres notabilités du parti se levaient, quittaient la salle pour protester.

Les «Riz» presque aussitôt suivirent, en le voyant repousser le second compotier aussi vivement que l'autre.

Ni Riz ni Pruneau!... Quoi alors?...

Tous se retirèrent; et c'était glacial ce défilé silencieux de nez tombants, de coins de bouche abaissés et dédaigneux, devant le malheureux qui resta seul dans l'immense salle à manger flamboyante, en train de faire une trempette à la mode de son pays, courbé sous le dédain universel.

Mes amis, ne méprisons personne. Le mépris est la ressource des parvenus, des poseurs, des laiderons et des sots, le masque o s'abrite la nullité, quelquefois la gredinerie, et qui dispense d'esprit, de jugement, de bonté. Tous les bossus sont méprisants; tous les nez tors se froncent et dédaignent quand ils rencontrent un nez droit.

Il savait cela, le bon Alpiniste. Ayant de quelques années dépassé la quarantaine, ce «palier du quatrième» où l'homme trouve et ramasse la clef magique qui ouvre la vie jusqu'au fond, en montre la monotone et décevante enfilade, connaissant en outre sa valeur, l'importance de sa mission et du grand nom qu'il portait, l'opinion de ces gens-là ne l'occupait guère. Il n'aurait eu d'ailleurs qu'à se nommer, à crier: «C'est moi...» pour changer en respects aplatis toutes ces lippes hautaines; mais l'incognito l'amusait.

Il souffrait seulement de ne pouvoir parler, faire du bruit, s'ouvrir, se répandre, serrer des mains, s'appuyer familièrement à une épaule, appeler les gens par leurs prénoms. Voilà ce qui l'oppressait au Rigi-Kulm.

Oh! surtout, ne pas parler.

«J'en aurai la pépie, bien sûr...» se disait le pauvre diable, errant dans l'hôtel, ne sachant que devenir.

Il entra au café, vaste et désert comme un temple en semaine, appela le garçon «mon bon ami», commanda «un moka sans sucre, _qué!_» Et le garçon ne demandant pas: «Pourquoi sans sucre?» l'Alpiniste ajouta vivement: «C'est une habitude que j'ai prise en Algérie, du temps de mes grandes chasses.

Il allait les raconter, mais l'autre avait fui sur ses escarpins de fantôme pour courir à lord Chipendale affalé de son long sur un divan et criant d'une voix morne: «Tchimppègne! tchimppègne!» Le bouchon fit son bruit bête de noce de commande, puis on n'entendit plus rien que les rafales du vent dans la monumentale cheminée et le cliquetis frissonnant de la neige sur les vitres.

Bien sinistre aussi, le salon de lecture, tous les journaux en main, ces centaines de têtes penchées autour des longues tables vertes, sous les réflecteurs. De temps en temps une bâillée, une toux, le froissement d'une feuille déployée, et, planant sur ce calme de salle d'étude, debout et immobiles, le dos au poêle, solennels tous les deux et sentant pareillement le moisi, les deux pontifes de l'histoire officielle, Schwanthaler et Astier-Réhu, qu'une fatalité singulière avait mis en présence au sommet du Rigi, depuis trente ans qu'ils


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