Schulers Books Online

books - games - software - wallpaper - everything

Bride.Ru

Books Menu

Home
Author Catalog
Title Catalog
Sectioned Catalog

 

- Tartarin sur les Alpes - 5/31 -


écrivait:

«Ceci est mon testament.

Allez, on a beau avoir le coeur bien en place, solidement agrafé, ce sont là de cruelles minutes. Pourtant, ni sa main ni sa voix ne tremblèrent, pendant qu'il distribuait à ses concitoyens toutes les richesses ethnographiques entassées dans sa petite maison, soigneusement époussetées et conservées avec un ordre admirable;

«Au Club des Alpines, le baobab (arbor gigantea), pour figurer sur la cheminée de la salle des séances;

«A Bravida, ses carabines, revolvers, couteaux de chasse, kriss malais, tomahawks et autres pièces meurtrières;

«A Excourbaniès, toutes ses pipes, calumets, narghilés, pipettes fumer le kif et l'opium;

A Costecalde,--oui, Costecalde lui-même avait son legs!--les fameuses flèches empoisonnées (N'y touchez pas)

Peut-être y avait-il sous ce don le secret espoir que le traître se blesse et qu'il en meure; mais rien de pareil n'émanait du testament, fermé sur ces paroles d'une divine mansuétude:

«Je prie mes chers alpinistes de ne pas oublier leur président... je veux qu'ils pardonnent à mon ennemi comme je lui pardonne, et pourtant c'est bien lui qui a causé ma mort...

Ici, Tartarin fut obligé de s'arrêter, aveuglé d'un grand flot de larmes. Pendant une minute, il se vit fracassé, en lambeaux, au pied d'une haute montagne, ramassé dans une brouette et ses restes informes rapportés à Tarascon. O puissance de l'imagination provençale! il assistait à ses propres funérailles, entendait les chants noirs, les discours sur sa tombe: «Pauvre Tartarin, _péchère!_...» Et, perdu dans la foule de ses amis, il se pleurait lui-même.

Mais, presque aussitôt, la vue de son cabinet plein de soleil, tout reluisant d'armes et de pipes alignées, la chanson du petit filet d'eau au milieu du jardin, le remit dans le vrai des choses. Différemment, pourquoi mourir? pourquoi partir même? Qui l'y obligeait, quel sot amour-propre? risquer la vie pour un fauteuil présidentiel et pour trois lettres!...

Ce ne fut qu'une faiblesse, et qui ne dura pas plus que l'autre. Au bout de cinq minutes, le testament était fini, paraphé, scellé d'un énorme cachet noir, et le grand homme faisait ses derniers préparatifs de départ.

Une fois encore le Tartarin de garenne avait triomphé du Tartarin de choux. Et l'on pouvait dire du héros tarasconnais ce qu'il a été dit de Turenne: «Son corps n'était pas toujours prêt à aller à la bataille, mais sa volonté l'y menait malgré lui.

Le soir de ce même jour, comme le dernier coup de dix heures sonnait au jacquemart de la maison de ville, les rues déjà désertes, agrandies, à peine ça et là un heurtoir retardataire, de grosses voix étranglées de peur se criant dans le noir: «Bonne nuit, au _mouain_...» avec une brusque retombée de porte, un passant se glissait dans la ville éteinte où rien n'éclairait plus la façade des maisons que les réverbères et les bocaux teintés de rosé et de vert de la pharmacie Bézuquet se projetant sur la placette avec la silhouette du pharmacien accoudé à son bureau et dormant sur le Codex. Un petit acompte qu'il prenait ainsi chaque soir, de neuf à dix, afin, disait-il, d'être plus frais la nuit si l'on avait besoin de ses services. Entre nous, c'était là une simple tarasconnade, car on ne le réveillait jamais et, pour dormir plus tranquille, il avait coup lui-même le cordon de la sonnette de secours.

Subitement, Tartarin entra, chargé de couvertures, un sac de voyage la main, et si pâle, si décomposé, que le pharmacien, avec cette fougueuse imagination locale dont l'apothicairerie ne le gardait pas, crut à quelque aventure effroyable et s'épouvanta: «Malheureux!... qu'y a-t-il?... vous êtes empoisonné?... Vite, vite, l'ipéca...

Il s'élançait, bousculait ses bocaux. Tartarin, pour l'arrêter fut obligé de le prendre à bras-le-corps: «Mais écoutez-moi donc, _qué_ diable!» et dans sa voix grinçait le dépit de l'acteur à qui l'on a fait manquer son entrée. Le pharmacien une fois immobilisé au comptoir par un poignet de fer, Tartarin lui dit tout bas:

«Sommes-nous seuls, Bézuquet?

--Bé oui... fit l'autre en regardant autour de lui avec un vague effroi... Pascalon est couché (Pascalon, c'était son élève), la maman aussi, mais pourquoi?

--Fermez les volets, commanda Tartarin sans répondre... on pourrait nous voir du dehors.

Bézuquet obéit en tremblant. Vieux garçon, vivant avec sa mère qu'il n'avait jamais quittée, il était d'une douceur, d'une timidité de demoiselle, contrastant étrangement avec son teint basané, ses lèvres lippues, son grand nez en croc sur une moustache éployée, une tête de forban algérien d'avant la conquête. Ces antithèses sont fréquentes Tarascon où les têtes ont trop de caractère, romaines, sarrazines, têtes d'expression des modèles de dessin, déplacées en des métiers bourgeois et des moeurs ultra-pacifiques de petite ville.

C'est ainsi qu'Excourbaniès, qui a l'air d'un conquistador compagnon de Pizarre, vend de la mercerie, roule des yeux flamboyants pour débiter deux sous de fil, et que Bézuquet, étiquetant la réglisse sanguinède et le _sirupus gummi_, ressemble à un vieil écumeur des côtes barbaresques.

Quand les volets furent mis, assurés de boulons de fer et de barres transversales: «Écoutez, Ferdinand...» dit Tartarin, qui appelait volontiers les gens par leur prénom; et il se déborda, vida son coeur gros de rancunes contre l'ingratitude de ses compatriotes, raconta les basses manoeuvres de la «Jambe de coq», le tour qu'on voulait lui jouer aux prochaines élections, et la façon dont il comptait parer la botte. Avant tout, il fallait tenir la chose très secrète, ne la révéler qu'au moment précis où elle déciderait peut-être du succès, moins qu'un accident toujours à prévoir, une de ces affreuses catastrophes... «Eh! coquin de sort, Bézuquet, ne sifflez donc pas comme ça pendant qu'on parle.

C'était un des tics du pharmacien. Peu bavard de sa nature, ce qui ne se rencontre guère à Tarascon et lui valait la confidence du président, ses grosses lèvres toujours en O gardaient l'habitude d'un perpétuel sifflotement qui semblait rire au nez du monde, même dans l'entretien le plus grave.

Et pendant que le héros faisait allusion à sa mort possible, disait en posant sur le comptoir un large pli cacheté: «Mes dernières volontés sont là, Bézuquet, c'est vous que j'ai choisi pour exécuteur testamentaire...

--Hu... hu... hu...» sifflotait le pharmacien emporté par sa manie, mais, au fond, très ému et comprenant la grandeur de son rôle.

Puis, l'heure du départ étant proche, il voulut boire à l'entreprise «quelque chose de bon, _qué?_... un verre d'élixir de Garus. Plusieurs armoires ouvertes et visitées, il se souvint que la maman avait les clefs du Garus. Il aurait fallu la réveiller, dire qui était là. On remplaça l'élixir par un verre de _sirop de Calabre_, boisson d'été, modeste et inoffensive, dont Bézuquet est l'inventeur et qu'il annonce dans le _Forum_ sous cette rubrique: «_Sirop de Calabre, dix sols la bouteille, verre compris_». «_Sirop de cadavre, vers compris_», disait l'infernal Costecalde qui bavait sur tous les succès; du reste, cet affreux jeu de mots n'a fait que servir à la vente et les Tarasconnais en raffolent, de ce sirop de cadavre.

Les libations faites, quelques derniers mots échangés, ils s'étreignirent, Bézuquet sifflotant dans sa moustache où roulaient de grosses larmes.

«Adieu, au _mouain_...» dit Tartarin d'un ton brusque, sentant qu'il allait pleurer aussi; et comme l'auvent de la porte était mis, le héros dut sortir de la pharmacie à quatre pattes.

C'étaient les épreuves du voyage qui commençaient.

Trois jours après, il débarquait à Vilznau, au pied du Rigi. Comme montagne de début, exercice d'entraînement, le Rigi l'avait tent cause de sa petite altitude (1.800 mètres environ dix fois le Mont-Terrible, la plus haute des Alpines!) et aussi à cause du splendide panorama qu'on découvre du sommet, toutes les Alpes bernoises alignées, blanches et roses, autour des lacs, attendant que l'ascensionniste fasse son choix, jette son piolet sur l'une d'elles.

Certain d'être reconnu en route, et peut-être suivi, car c'était sa faiblesse de croire que par toute la France il était aussi célèbre et populaire qu'à Tarascon, il avait fait un grand détour pour entrer en Suisse et ne se harnacha qu'après la frontière. Bien lui en prit: jamais tout son armement n'aurait pu tenir dans un wagon français.

Mais si commodes que soient les compartiments suisses, l'Alpiniste, empêtré d'ustensiles dont il n'avait pas encore l'habitude, écrasait des orteils avec la pointe de son alpenstock, harponnait les gens au passage de ses crampons de fer, et partout où il entrait, dans les gares, les salons d'hôtel et de paquebot, excitait autant d'étonnements que de malédictions, de reculs, de regards de colère qu'il ne s'expliquait pas et dont souffrait sa nature affectueuse et communicative. Pour l'achever, un ciel toujours gris, moutonneux, et une pluie battante.

Il pleuvait à Bâle sur les petites maisons blanches lavées et relavées par la main des servantes et l'eau du ciel; il pleuvait à Lucerne sur le quai d'embarquement où les malles, les colis semblaient sauvés d'un naufrage, et quand il arriva à la station de Vitznau, au bord du lac des Quatre-Cantons, c'était le même déluge sur les pentes vertes du Rigi, chevauchées de nuées noires, avec des torrents qui dégoulinaient le long des roches, des cascades en humide poussière, des égouttements de toutes les pierres, de toutes les aiguilles des sapins. Jamais le Tarasconnais n'avait vu tant d'eau.

Il entra dans une auberge, se fit servir un café au lait, miel et beurre, la seule chose vraiment bonne qu'il eût encore savourée dans le voyage; puis une fois restauré, sa barbe empoissée de miel nettoyée d'un coin de serviette, il se disposa à tenter sa première ascension.

«Et autrement, demanda-t-il pendant qu'il chargeait son sac, combien de temps faut-il pour monter au Rigi?

--Une heure, une heure et quart, monsieur; mais dépêchez-vous, le train part dans cinq minutes.


Tartarin sur les Alpes - 5/31

Previous Page     Next Page

  1    2    3    4    5    6    7    8    9   10   20   30   31 

Schulers Books Home



 Games Menu

Home
Balls
Battleship
Buzzy
Dice Poker
Memory
Mine
Peg
Poker
Tetris
Tic Tac Toe

Google
 
Web schulers.com
 

Schulers Books Online

books - games - software - wallpaper - everything