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- Le Jardin d'Epicure - 1/22 -


Anatole France

Le Jardin D'Epicure

Nous avons peine a nous figurer l'etat d'esprit d'un homme d'autrefois qui croyait fermement que la terre etait le centre du monde et que tous les astres tournaient autour d'elle. Il sentait sous ses pieds s'agiter les damnes dans les flammes, et peut-etre avait-il vu de ses yeux et senti par ses narines la fumee sulfureuse de l'enfer, s'echappant par quelque fissure de rocher. En levant la tete, il contemplait les douze spheres, celle des elements, qui renferme l'air et le feu, puis les spheres de la Lune, de Mercure, de Venus, que visita Dante, le vendredi saint de l'annee 1300, puis celles du Soleil, de Mars, de Jupiter et de Saturne, puis le firmament incorruptible auquel les etoiles etaient suspendues comme des lampes. La pensee prolongeant cette contemplation, il decouvrait par dela, avec les yeux de l'esprit, le neuvieme ciel ou des saints furent ravis, le _primum mobile_ ou cristallin, et enfin l'Empyree, sejour des bienheureux vers lequel, apres la mort, deux anges vetus de blanc (il en avait la ferme esperance) porteraient comme un petit enfant son ame lavee par le bapteme et parfumee par l'huile des derniers sacrements. En ce temps-la, Dieu n'avait pas d'autres enfants que les hommes, et toute sa creation etait amenagee d'une facon a la fois puerile et poetique, comme une immense cathedrale. Ainsi concu, l'univers etait si simple, qu'on le representait au complet, avec sa vraie figure et son mouvement, dans certaines grandes horloges machinees et peintes.

C'en est fait des douze cieux et des planetes sous lesquelles on naissait heureux ou malheureux, jovial ou saturnien. La voute solide du firmament est brisee. Notre oeil et notre pensee se plongent dans les abimes infinis du ciel. Au dela des planetes, nous decouvrons, non plus l'Empyree des elus et des anges, mais cent millions de soleils roulant, escortes de leur cortege d'obscurs satellites, invisibles pour nous. Au milieu de cette infinite de mondes, notre soleil a nous n'est qu'une bulle de gaz et la terre une goutte de boue. Notre imagination s'irrite et s'etonne quand on nous dit que le rayon lumineux qui nous vient de l'etoile polaire etait en chemin depuis un demi-siecle et que pourtant cette belle etoile est notre voisine et qu'elle est, avec Sirius et Arcturus, une des plus proches soeurs de notre soleil. Il est des etoiles que nous voyons encore dans le champ du telescope et qui sont peut-etre eteintes depuis trois mille ans.

Les mondes meurent, puisqu'ils naissent. Il en nait, il en meurt sans cesse. Et la creation, toujours imparfaite, se poursuit dans d'incessantes metamorphoses. Les etoiles s'eteignent sans que nous puissions dire si ces filles de lumiere, en mourant ainsi, ne commencent point comme planetes une existence feconde, et si les planetes elles-memes ne se dissolvent pas pour redevenir des etoiles. Nous savons seulement qu'il n'est pas plus de repos dans les espaces celestes que sur la terre, et que la loi du travail et de l'effort regit l'infinite des mondes.

Il y a des etoiles qui se sont eteintes sous nos yeux, d'autres vacillent comme la flamme mourante d'une bougie. Les cieux, qu'on croyait incorruptibles, ne connaissent d'eternel que l'eternel ecoulement des choses.

Que la vie organique soit repandue dans tous les univers, c'est ce dont il est difficile de douter, a moins pourtant que la vie organique ne soit qu'un accident, un malheureux hasard, survenu deplorablement dans la goutte de boue ou nous sommes.

Mais on croira plutot que la vie s'est produite sur les planetes de notre systeme, soeurs de la terre et filles comme elle du soleil, et qu'elle s'y est produite dans des conditions assez analogues a celles dans lesquelles elle se manifeste ici, sous les formes animale et vegetale. Un bolide nous est venu du ciel, contenant du carbone. Pour nous convaincre avec plus de grace, il faudrait que les anges, qui apporterent a sainte Dorothee des fleurs du Paradis, revinssent avec leurs celestes guirlandes. Mars selon toute apparence est habitable pour des especes d'etres comparables aux animaux et aux plantes terrestres. Il est probable qu'etant habitable, il est habite. Tenez pour assur qu'on s'y entre-devore a l'heure qu'il est.

L'unite de composition des etoiles est maintenant etablie par l'analyse spectrale. C'est pourquoi il faut penser que les causes qui ont fait sortir la vie de notre nebuleuse l'engendrent dans toutes les autres. Quand nous disons la vie, nous entendons l'activite de la substance organisee, dans les conditions ou nous voyons qu'elle se manifeste sur la terre. Mais il se peut que la vie se produise aussi dans des milieux differents, a des temperatures tres hautes ou tres basses, sous des formes inconcevables. Il se peut meme qu'elle se produise sous une forme etheree, tout pres de nous, dans notre atmosphere, et que nous soyons ainsi entoures d'anges, que nous ne pourrons jamais connaitre, parce que la connaissance suppose un rapport, et que d'eux a nous il ne saurait en exister aucun.

Il se peut aussi que ces millions de soleils, joints a des milliards que nous ne voyons pas, ne forment tous ensemble qu'un globule de sang ou de lymphe dans le corps d'un animal, d'un insecte imperceptible, eclos dans un monde dont nous ne pouvons concevoir la grandeur et qui pourtant ne serait lui-meme, en proportion de tel autre monde, qu'un grain de poussiere. Il n'est pas absurde non plus de supposer que des siecles de pensee et d'intelligence vivent et meurent devant nous en une minute dans un atome. Les choses en elles-memes ne sont ni grandes ni petites, et quand nous trouvons que l'univers est vaste, c'est l une idee tout humaine. S'il etait tout a coup reduit a la dimension d'une noisette, toutes choses gardant leurs proportions, nous ne pourrions nous apercevoir en rien de ce changement. La polaire, renfermee avec nous dans la noisette, mettrait, comme par le passe, cinquante ans a nous envoyer sa lumiere. Et la terre, devenue moins qu'un atome, serait arrosee de la meme quantite de larmes et de sang qui l'abreuve aujourd'hui. Ce qui est admirable, ce n'est pas que le champ des etoiles soit si vaste, c'est que l'homme l'ait mesure.

* * *

Le christianisme a beaucoup fait pour l'amour en en faisant un peche. Il exclut la femme du sacerdoce. Il la redoute. Il montre combien elle est dangereuse. Il repete avec l'_Ecclesiaste_: <> Il nous avertit de ne point mettre notre espoir en elle: <> Il craint les ruses de celle qui perdit le genre humain: <>. Mais, par la crainte qu'il en fait paraitre, il la rend puissante et redoutable.

Pour comprendre tout le sens de ces maximes, il faut avoir frequente les mystiques. Il faut avoir coule son enfance dans une atmosphere religieuse. Il faut avoir suivi les retraites, observe les pratiques du culte. Il faut avoir lu, a douze ans, ces petits livres edifiants qui ouvrent le monde surnaturel aux ames naives. Il faut avoir su l'histoire de saint Francois de Borgia contemplant le cercueil ouvert de la reine Isabelle, ou l'apparition de l'abbesse de Vermont a ses filles. Cette abbesse etait morte en odeur de saintete et les religieuses qui avaient partage ses travaux angeliques, la croyant au ciel, l'invoquaient dans leurs oraisons. Mais elle leur apparut un jour, pale, avec des flammes attachees a sa robe: <> Il y a dans ces minces ouvrages de theologie enfantine mille contes de cette sorte qui donnent trop de prix a la puret pour ne pas rendre en meme temps la volupte infiniment precieuse.

En consideration de leur beaute, l'Eglise fit d'Aspasie, de Lais et de Cleopatre des demons, des dames de l'enfer. Quelle gloire! Une sainte meme n'y serait pas insensible. La femme la plus modeste et la plus austere, qui ne veut oter le repos a aucun homme, voudrait pouvoir l'oter a tous les hommes. Son orgueil s'accommode des precautions que l'Eglise prend contre elle. Quand le pauvre saint Antoine lui crie: <> cet effroi la flatte. Elle est ravie d'etre plus dangereuse qu'elle ne l'eut soupconne.

Mais ne vous flattez point, mes soeurs; vous n'avez pas paru en ce monde parfaites et armees. Vous futes humbles a votre origine. Vos aieules du temps du mammouth et du grand ours ne pouvaient point sur les chasseurs des cavernes ce que vous pouvez sur nous. Vous etiez utiles alors, vous etiez necessaires; vous n'etiez pas invincibles. A dire vrai, dans ces vieux ages, et pour longtemps encore, il vous manquait le charme. Alors vous ressembliez aux hommes et les hommes ressemblaient aux betes. Pour faire de vous la terrible merveille que vous etes aujourd'hui, pour devenir la cause indifferente et souveraine des sacrifices et des crimes, il vous a fallu deux choses: la civilisation qui vous donna des voiles et la religion qui nous donna des scrupules. Depuis lors, c'est parfait: vous etes un secret et vous etes un peche. On reve de vous et l'on se damne pour vous. Vous inspirez le desir et la peur; la folie d'amour est entree dans le monde. C'est un infaillible instinct qui vous incline a la piete. Vous avez bien raison d'aimer le christianisme. Il a decuple votre puissance. Connaissez-vous saint Jerome? A Rome et en Asie, vous lui fites une telle peur qu'il alla vous fuir dans un affreux desert. La, nourri de racines crues et si brule par le soleil qu'il n'avait plus qu'une peau noire et collee aux os, il vous retrouvait encore. Sa solitude etait pleine de vos images, plus belles encore que vous-memes.

Car c'est une verite trop eprouvee des ascetes que les reves que vous donnez sont plus seduisants, s'il est possible, que les realites que vous pouvez offrir. Jerome repoussait avec une egale horreur votre souvenir et votre presence. Mais il se


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