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- Le Jardin d'Epicure - 2/22 -


livrait en vain aux jeunes et aux prieres; vous emplissiez d'illusions sa vie dont il vous avait chassees. Voila la puissance de la femme sur un saint. Je doute qu'elle soit aussi grande sur un habitue du Moulin-Rouge. Prenez garde qu'un peu de votre pouvoir ne s'en aille avec la foi et que vous ne perdiez quelque chose a ne plus etre un peche.

Franchement, je ne crois pas que le rationalisme soit bon pour vous. A votre place, je n'aimerais guere les physiologistes qui sont indiscrets, qui vous expliquent beaucoup trop, qui disent que vous etes malades quand nous vous croyons inspirees et qui appellent predominance des mouvements reflexes votre facult sublime d'aimer et de souffrir. Ce n'est point de ce ton qu'on parle de vous dans la Legende doree: on vous y nomme blanche colombe, lis de purete, rose d'amour. Cela est plus agreable que d'etre appelee hysterique, hallucinee et cataleptique, comme on vous appelle journellement depuis que la science a triomphe.

Enfin si j'etais de vous, j'aurais en aversion tous les emancipateurs qui veulent faire de vous les egales de l'homme. Ils vous poussent a dechoir. La belle affaire pour vous d'egaler un avocat ou un pharmacien! Prenez garde: deja vous avez depouille quelques parcelles de votre mystere et de votre charme. Tout n'est pas perdu: on se bat, on se ruine, on se suicide encore pour vous; mais les jeunes gens assis dans les tramways vous laissent debout sur la plate-forme. Votre culte se meurt avec les vieux cultes.

* * *

Les joueurs jouent comme les amoureux aiment, comme les ivrognes boivent, necessairement, aveuglement, sous l'empire d'une force irresistible. Il est des etres voues au jeu, comme il est des etres voues a l'amour. Qui donc a invente l'histoire de ces deux matelots possedes de la fureur du jeu? Ils firent naufrage et n'echapperent a la mort, apres les plus terribles aventures, qu'en sautant sur le dos d'une baleine. Aussitot qu'ils y furent, ils tirerent de leur poche leurs des et leurs cornets et se mirent a jouer. Voila une histoire plus vraie que la verite. Chaque joueur est un de ces matelots-la. Et certes, il y a dans le jeu quelque chose qui remue terriblement toutes les fibres des audacieux. Ce n'est pas une volupte mediocre que de tenter le sort. Ce n'est pas un plaisir sans ivresse que de gouter en une seconde des mois, des annees, toute une vie de crainte et d'esperance. Je n'avais pas dix ans quand M. Grepinet, mon professeur de neuvieme, nous lut en classe la fable de l'_Homme et le Genie_. Pourtant je me la rappelle mieux que si je l'avais entendue hier. Un genie donne a un enfant un peloton de fil et lui dit: <> L'enfant prit le fil; il le tira d'abord pour devenir un homme, puis pour epouser la fiancee qu'il aimait, puis pour voir grandir ses enfants, pour atteindre les emplois, le gain, les honneurs, pour franchir les soucis, eviter les chagrins, les maladies venues avec l'age, enfin, helas! pour achever une vieillesse importune. Il avait vecu quatre mois et six jours depuis la visite du genie.

Eh bien! le jeu, qu'est-ce donc sinon l'art d'amener en une seconde les changements que la destinee ne produit d'ordinaire qu'en beaucoup d'heures et meme en beaucoup d'annees, l'art de ramasser en un seul instant les emotions eparses dans la lente existence des autres hommes, le secret de vivre toute une vie en quelques minutes, enfin le peloton de fil du genie? Le jeu, c'est un corps-a-corps avec le destin. C'est le combat de Jacob avec l'ange, c'est le pacte du docteur Faust avec le diable. On joue de l'argent,--de l'argent, c'est-a-dire la possibilit immediate, infinie. Peut-etre la carte qu'on va retourner, la bille qui court donnera au joueur des parcs et des jardins, des champs et de vastes bois, des chateaux elevant dans le ciel leurs tourelles pointues. Oui, cette petite bille qui roule contient en elle des hectares de bonne terre et des toits d'ardoise dont les cheminees sculptees se refletent dans la Loire; elle renferme les tresors de l'art, les merveilles du gout, des bijoux prodigieux, les plus beaux corps du monde, des ames, meme, qu'on ne croyait pas venales, toutes les decorations, tous les honneurs, toute la grace et toute la puissance de la terre. Que dis-je? elle renferme mieux que cela; elle en renferme le reve. Et vous voulez qu'on ne joue pas? Si encore le jeu ne faisait que donner des esperances infinies, s'il ne montrait que le sourire de ses yeux verts on l'aimerait avec moins de rage. Mais il a des ongles de diamant, il est terrible, il donne, quand il lui plait, la misere et la honte; c'est pourquoi on l'adore.

L'attrait du danger est au fond de toutes les grandes passions. Il n'y a pas de volupte sans vertige. Le plaisir mele de peur enivre. Et quoi de plus terrible que le jeu? Il donne, il prend; ses raisons ne sont point nos raisons. Il est muet, aveugle et sourd. Il peut tout. C'est un dieu.

C'est un dieu. Il a ses devots et ses saints qui l'aiment pour lui-meme, non pour ce qu'il promet, et qui l'adorent quand il les frappe. S'il les depouille cruellement, ils en imputent la faute a eux-memes, non a lui:

<>, disent-ils.

Ils s'accusent et ne blasphement pas.

* * *

L'espece humaine n'est pas susceptible d'un progres indefini. Il a fallu pour qu'elle se developpat que la terre fut dans de certaines conditions physiques et chimiques qui ne sont point stables. Il fut un temps ou notre planete ne convenait pas l'homme: elle etait trop chaude et trop humide. Il viendra un temps ou elle ne lui conviendra plus: elle sera trop froide et trop seche. Quand le soleil s'eteindra, ce qui ne peut manquer, les hommes auront disparu depuis longtemps. Les derniers seront aussi denues et stupides qu'etaient les premiers. Ils auront oublie tous les arts et toutes les sciences, ils s'etendront miserablement dans des cavernes, au bord des glaciers qui rouleront alors leurs blocs transparents sur les ruines effacees des villes ou maintenant on pense, on aime, on souffre, on espere. Tous les ormes, tous les tilleuls seront morts de froid; et les sapins regneront seuls sur la terre glacee. Ces derniers hommes, desesperes sans meme le savoir, ne connaitront rien de nous, rien de notre genie, rien de notre amour, et pourtant ils seront nos enfants nouveau-nes et le sang de notre sang. Un faible reste de royale intelligence, hesitant dans leur crane epaissi, leur conservera quelque temps encore l'empire sur les ours multiplies autour de leurs cavernes. Peuples et tribus auront disparu sous la neige et les glaces, avec les villes, les routes, les jardins du vieux monde. Quelques familles a peine subsisteront. Femmes, enfants, vieillards, engourdis pele-mele, verront par les fentes de leurs cavernes monter tristement sur leur tete un soleil sombre ou, comme sur un tison qui s'eteint, courront des lueurs fauves, tandis qu'une neige eblouissante d'etoiles continuera de briller tout le jour dans le ciel noir, travers l'air glacial. Voila ce qu'ils verront; mais, dans leur stupidite, ils ne sauront meme pas qu'ils voient quelque chose. Un jour, le dernier d'entre eux exhalera sans haine et sans amour dans le ciel ennemi le dernier souffle humain. Et la terre continuera de rouler, emportant a travers les espaces silencieux les cendres de l'humanite, les poemes d'Homere et les augustes debris des marbres grecs, attaches a ses flancs glaces. Et aucune pensee ne s'elancera plus vers l'infini, du sein de ce globe ou l'ame a tant ose, au moins aucune pensee d'homme. Car qui peut dire si alors une autre pensee ne prendra pas conscience d'elle-meme et si ce tombeau ou nous dormirons tous ne sera pas le berceau d'une ame nouvelle? De quelle ame, je ne sais. De l'ame de l'insecte, peut-etre. A cote de l'homme, malgr l'homme, les insectes, les abeilles, par exemple, et les fourmis ont deja fait des merveilles. Il est vrai que les fourmis et les abeilles veulent comme nous de la lumiere et de la chaleur. Mais il y a des invertebres moins frileux. Qui connait l'avenir reserve a leur travail et a leur patience?

Qui sait si la terre ne deviendra pas bonne pour eux quand elle aura cesse de l'etre pour nous? Qui sait s'ils ne prendront pas un jour conscience d'eux et du monde? Qui sait si a leur tour ils ne loueront pas Dieu?

* * *

_A Lucien Muhlfeld._

Nous ne pouvons nous representer avec exactitude ce qui n'existe plus. Ce que nous appelons la couleur locale est une reverie. Quand on voit qu'un peintre a toutes les peines du monde reproduire d'une maniere a peu pres vraisemblable une scene du temps de Louis-Philippe, on desespere qu'il nous rende jamais la moindre idee d'un evenement contemporain de saint Louis ou d'Auguste. Nous nous donnons bien du mal pour copier de vieilles armes et de vieux coffres. Les artistes d'autrefois ne s'embarrassaient point de cette vaine exactitude. Ils pretaient aux heros de la legende ou de l'histoire le costume et la figure de leurs contemporains. Ainsi nous peignirent-ils naturellement leur ame et leur siecle. Un artiste peut-il mieux faire? Chacun de leurs personnages etait quelqu'un d'entre eux. Ces personnages, animes de leur vie et de leur pensee, restent jamais touchants. Ils portent a l'avenir temoignage de sentiments eprouves et d'emotion veritables. Des peintures archeologiques ne temoignent que de la richesse de nos musees.

Si vous voulez gouter l'art vrai et ressentir devant un tableau une impression large et profonde, regardez les fresques de Ghirlandajo, a Santa-Maria-Novella de Florence, la _Naissance de la Vierge_. Le vieux peintre nous montre la chambre de l'accouchee. Anne, soulevee sur son lit, n'est ni belle ni jeune; mais on voit tout de suite que c'est une bonne menagere. Elle a range au chevet de son lit un pot de confitures et deux grenades. Une servante, debout a la ruelle, lui presente un vase sur un plateau. On vient de laver l'enfant, et le bassin de cuivre est encore au milieu de la chambre. Maintenant la petite Marie boit le lait d'une belle nourrice. C'est une dame de la


Le Jardin d'Epicure - 2/22

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