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- Le Jardin d'Epicure - 20/22 -


metaphysique etait tout entier poli et comme passe a la meule? Et qu'entendiez-vous par la, sinon que les termes y sont depouilles et abstraits? Et cette meule dont vous parliez, qu'est-elle, sinon la definition qu'on leur donne? Vous oubliez a present que, dans l'expose de toute doctrine metaphysique les termes sont exactement definis, et que, abstraits par definition, ils ne gardent rien du concret qu'ils tenaient d'une acception anterieure.

POLYPHILE.

Oui, vous definissez les mots par d'autres mots. En sont-ils moins des mots humains, c'est-a-dire de vieux cris de desir ou d'epouvante, jetes par des malheureux devant les ombres et les lumieres qui leur cachaient le monde. Comme nos pauvres ancetres des forets et des cavernes, nous sommes enfermes dans nos sens qui nous bornent l'univers. Nous croyons que nos yeux nous le decouvrent, et c'est un reflet de nous-memes qu'ils nous renvoient. Et nous n'avons encore pour exprimer les emotions de notre ignorance que la voix du sauvage, ses begaiements un peu mieux articules et ses hurlements adoucis. Ariste, voila tout le langage humain.

ARISTE.

Si vous le meprisez chez le philosophe, meprisez-le donc dans le reste des hommes. Ceux qui traitent des sciences exactes emploient de meme un vocabulaire qui commenca de se former dans les premiers balbutiements des hommes, et qui pourtant ne manque pas d'exactitude. Et les mathematiciens qui, comme nous, speculent sur des abstractions, parlent une langue qui pourrait, comme la notre, etre ramenee au concret, puisque c'est une langue humaine. Vous auriez beau jeu, Polyphile, s'il vous plaisait de materialiser un axiome de geometrie ou une formule algebrique. Mais vous ne detruirez pas pour cela l'ideal qui y est. Vous montreriez, au contraire, en l'otant, qu'il y avait ete mis.

POLYPHILE.

Sans doute. Mais ni le physicien, ni le geometre ne se trouvent dans le cas du metaphysicien. Dans les sciences physiques et dans les sciences mathematiques, l'exactitude du vocabulaire depend uniquement des rapports du nom avec l'objet ou le phenomene qu'il designe. C'est la une mesure qui ne trompe pas. Et comme le nom et la chose sont pareillement sensibles, nous approprions surement l'un a l'autre. Ici le sens etymologique, la valeur intime du terme n'est d'aucune importance. La signification du mot est determinee trop exactement par l'objet sensible qu'il represente pour que toute autre exactitude ne soit pas superflue. Qui songerait a rendre plus precises les idees que nous procurent les termes acide et base, dans l'acception que leur donne le chimiste? C'est pourquoi l'on n'aurait pas le sens commun a rechercher l'histoire des denominations qui entrent dans la terminologie des sciences. Un mot de chimie, une fois installe dans le formulaire, n'a pas a nous reveler les aventures qui lui arriverent du temps de sa folle jeunesse, quand il courait les bois et les montagnes. Il ne s'amuse plus. Son objet et lui peuvent etre embrasses du meme regard et sans cesse confrontes. Vous me parlez aussi du geometre. Le geometre specule sur des abstractions, sans doute. Mais, bien differentes des abstractions metaphysiques, celles de la mathematique sont extraites des proprietes sensibles et mesurables des corps; elles constituent une philosophie physique. Il en resulte que les verites mathematiques, bien qu'intangibles par elles-memes, peuvent etre comparees sans cesse a la nature qui, sans jamais les degager entierement, laisse paraitre qu'elles sont toutes en elles. Leur expression n'est pas dans le langage; elle est dans la nature des choses; elle est precisement dans les categories du nombre et de l'espace sous lesquelles la nature se manifeste l'homme. Aussi le langage de la mathematique n'a-t-il besoin, pour etre excellent, que d'etre soumis a des conventions stables. Si chaque terme concret y designe une abstraction, cette abstraction a dans la nature sa representation concrete. C'est, si vous voulez, une figure grossiere, une sorte d'epaisse et de rude caricature; ce n'en est pas moins une image sensible. Le mot s'applique directement a elle, parce qu'il est dans son plan, et, de la, il se transporte sans difficulte sur l'idee purement intelligible qui correspond a l'idee sensible. Il n'en va pas de meme de la metaphysique ou l'abstraction est non plus le resultat visible de l'experience, comme dans la physique, non plus l'effet d'une speculation sur la nature sensible, comme dans la mathematique, mais uniquement le produit d'une operation de l'esprit qui tire d'une chose certaines qualites pour lui seul intelligibles et concevables, dont on sait seulement qu'il a l'idee qu'il ne fait connaitre que par le discours qu'il en tient, qui, par consequent, n'ont d'autre caution que la parole. Si ces abstractions existent veritablement et par elles-memes, elles resident dans un lieu accessible a la seule intelligence, elles habitent un monde que vous appelez l'absolu par opposition a celui-ci, dont je dirai seulement qu'a votre sens, il n'est pas absolu. Et si ces deux mondes sont l'un dans l'autre, c'est leur affaire et non la mienne. Il me suffit de connaitre que l'un est sensible et que l'autre ne l'est pas; que le sensible n'est pas intelligible et que l'intelligible n'est pas sensible. Des lors, le mot et la chose ne peuvent s'appliquer l'un a l'autre, n'etant pas dans le meme lieu; ils ne sauraient se connaitre l'un l'autre, puisqu'ils ne sont pas dans le meme monde. Metaphysiquement, ou le mot est toute la chose, ou il ne sait rien de la chose.

Pour qu'il en fut autrement il faudrait qu'il y eut des mots absolument abstraits de tout sensualisme; et il n'y en a pas. Les mots qu'on dit abstraits ne le sont que par destination. Ils jouent le role de l'abstrait, comme un comedien represente le fantome, dans _Hamlet_.

ARISTE.

Vous mettez des difficultes ou il n'y en eut jamais. A mesure que l'esprit a abstrait ou, si vous voulez, decompose, et, comme vous disiez tout a l'heure, distille la nature pour en tirer l'essence, il a de meme abstrait, decompose, distille des mots, afin de representer le produit de ses operations transcendantes. D'ou il resulte que le signe est exactement applique a l'objet.

POLYPHILE.

Mais, Ariste, je vous ai assez fait voir, et sous divers aspects, que l'abstrait dans les mots n'est qu'un moindre concret. Le concret, aminci et extenue, est encore le concret. Il ne faut pas tomber dans le travers de ces femmes qui, parce qu'elles sont maigres, veulent passer pour de purs esprits. Vous imitez les enfants qui d'une branche de sureau ne gardent que la moelle pour en faire des marmousets. Ces marmousets sont legers, mais ce sont des marmousets de sureau. De meme, vos termes qu'on dit abstraits, sont seulement devenus moins concrets. Et si vous les tenez pour absolument abstraits et tout tires hors de leur propre et veritable nature, c'est pure convention. Mais, si les idees que representent ces mots ne sont pas, elles, des conventions pures; si elles sont realisees autre part qu'en vous-meme, si elles existent dans l'absolu, ou en tout autre imaginaire lieu qu'il vous plaira designer, si elles <> enfin, elles ne peuvent etre enoncees, elles demeurent ineffables. Les dire, c'est les nier; les exprimer, c'est les detruire. Car, le mot concret etant le signe de l'idee abstraite, celle-ci, aussitot signifiee, devient concrete, et voila toute la quintessence perdue.

ARISTE.

Mais si je vous dis que, pour l'idee comme pour le mot, l'abstrait n'est qu'un moindre concret, votre raisonnement tombe par terre.

POLYPHILE.

Vous ne direz pas cela. Ce serait ruiner toute la metaphysique et faire trop de tort a l'ame, a Dieu et subsequemment a ses professeurs. Je sais bien que Hegel a dit que le concret etait l'abstrait et que l'abstrait etait le concret. Mais aussi cet homme pensif a mis votre science a l'envers. Vous conviendrez, Ariste, ne fut-ce que pour rester dans les regles du jeu, que l'abstrait est oppose au concret. Or, le mot concret ne peut etre le signe de l'idee abstraite. Il n'en saurait etre que le symbole, et, pour mieux dire, l'allegorie. Le signe marque l'objet et le rappelle. Il n'a pas de valeur propre. Le symbole tient lieu de l'objet. Il ne le montre pas, il le represente. Il ne le rappelle pas, il l'imite. Il est une figure. Il a par lui-meme une realite et une signification. Aussi etais-je dans la verite en recherchant les sens contenus dans les mots _ame_, _Dieu_, _absolu_, qui sont des symboles et non pas des signes.

<<_L'ame possede Dieu dans la mesure ou elle participe de l'absolu._

Qu'est-ce que cela, sinon un assemblage de petits symboles qu'on a beaucoup effaces, j'en conviens, qui ont perdu leur brillant et leur pittoresque, mais qui demeurent encore des symboles par force de nature? L'image y est reduite au schema. Mais le schema c'est l'image encore. Et j'ai pu, sans infidelite, substituer celle-ci a l'autre. C'est ainsi que j'ai obtenu:

<<_Le souffle est assis sur celui qui brille au boisseau du don qu'il recoit en ce qui est tout delie (_ou _subtil)_>>, d'ou nous tirons sans peine: <<_Celui dont le souffle est un signe de vie, l'homme, prendra place_ (sans doute apres que le souffle sera exhale) _dans le feu divin, source et foyer de la vie, et cette place lui sera mesuree sur la vertu qui lui a ete donnee_ (par les demons, j'imagine) _d'etendre ce souffle chaud, cette petite ame invisible, a travers l'espace libre_ (le bleu du ciel, probablement).

Et remarquez que cela vous a l'air d'un fragment d'hymne vedique, que cela sent la vieille mythologie orientale. Je ne reponds pas d'avoir retabli ce mythe primitif dans toute la rigueur des lois qui regissent le langage. Peu importe. Il suffit qu'on voie que nous avons trouve des symboles et un mythe dans une phrase qui etait essentiellement symbolique et mythique, puisqu'elle etait metaphysique. Je crois vous l'avoir assez fait sentir, Ariste: toute expression d'une idee abstraite ne saurait etre qu'une allegorie. Par un sort bizarre, ces metaphysiciens, qui croient echapper au monde des apparences, sont contraints de vivre perpetuellement dans l'allegorie. Poetes tristes, ils decolorent


Le Jardin d'Epicure - 20/22

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