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- Le Jardin d'Epicure - 3/22 -


ville, une jeune mere qui a voulu gracieusement offrir le sein l'enfant de son amie, afin que cet enfant et le sien, ayant bu la vie aux memes sources, en gardent le meme gout et, par la force de leur sang, s'aiment fraternellement. Pres d'elle, une jeune femme qui lut ressemble, ou plutot une jeune fille, sa soeur peut-etre, richement vetue, le front decouvert et portant des nattes sur les tempes comme Emilia Pia, etend les deux bras vers le petit enfant, avec un geste charmant ou se trahit l'eveil de l'instinct maternel. Deux nobles visiteuses, habillees a la mode de Florence, entrent dans la chambre. Elles sont suivies d'une servante qui porte sur la tete des pasteques et des raisins, et cette figure d'une ample beaute, drapee a l'antique, ceinte d'une echarpe flottante, apparait dans cette scene domestique et pieuse comme je ne sais quel reve paien. Eh bien! dans cette chambre tiede, sur ces doux visages de femme, je vois toute la belle vie florentine et la fleur de la premiere Renaissance. Le fils de l'orfevre, le maitre des premieres heures, a dans sa peinture, claire comme l'aube d'un jour d'ete, revele tout le secret de cet age courtois dans lequel il eut le bonheur de vivre et dont le charme etait si grand que ses contemporains eux-memes s'ecriaient: <

L'artiste doit aimer la vie et nous montrer qu'elle est belle. Sans lui, nous en douterions.

* * *

L'ignorance est la condition necessaire, je ne dis pas du bonheur, mais de l'existence meme. Si nous savions tout, nous ne pourrions pas supporter la vie une heure. Les sentiments qui nous la rendent ou douce, ou du moins tolerable, naissent d'un mensonge et se nourrissent d'illusions.

Si possedant, comme Dieu, la verite, l'unique verite, un homme la laissait tomber de ses mains, le monde en serait aneanti sur le coup et l'univers se dissiperait aussitot comme une ombre. La verite divine, ainsi qu'un jugement dernier, le reduirait en poudre.

* * *

Au vrai jaloux, tout porte ombrage, tout est sujet d'inquietude. Une femme le trahit deja seulement parce qu'elle vit et qu'elle respire. Il redoute ces travaux de la vie interieure, ces mouvements divers de la chair et de l'ame qui font de cette femme une creature distincte de lui-meme, independante, instinctive, douteuse et parfois inconcevable. Il souffre de ce qu'elle fleurit d'elle-meme comme une belle plante, sans qu'aucune puissance d'amour puisse retenir et prendre tout ce qu'elle repand au monde de parfum dans ce moment agite qui est la jeunesse et la vie. Au fond, il ne lui reproche rien, sinon qu'_elle est_. C'est la ce qu'il ne saurait supporter paisiblement. Elle est, elle vit, elle est belle, elle songe. Quel sujet d'inquietude mortelle! Il veut toute cette chair. Il la veut plus et mieux que n'a permis la nature, et toute.

La femme n'a pas cette imagination. Le plus souvent, ce qu'on prend chez elle pour de la jalousie, c'est la rivalite. Mais, quant a cette torture des sens, a cette hantise des apparitions odieuses, a cette fureur imbecile et lamentable, a cette rage physique, elle ne la connait point ou ne la connait guere. Son sentiment, dans ce cas, est moins precis que le notre. Une sorte d'imagination n'est pas tres developpee en elle, meme dans l'amour, et dans l'amour sensuel: c'est l'imagination plastique, le sens precis des figures. Un grand vague enveloppe ses impressions, et toutes ses energies restent tendues pour la lutte. Jalouse, elle combat avec une opiniatrete, melee de violence et de ruse, dont l'homme est incapable. Ce meme aiguillon qui nous dechire les entrailles l'excite a la course. Depossedee, elle lutte pour l'empire et pour la domination.

Aussi la jalousie, qui chez l'homme est une faiblesse, est une force chez la femme et la pousse aux entreprises. Elle en tire moins de degout que d'audace.

Voyez l'Hermione de Racine. Sa jalousie ne s'exhale pas en noires fumees; elle a peu d'imagination; elle ne fait point de ses tourments un poeme plein d'images cruelles. Elle ne reve pas, et qu'est-ce que la jalousie sans le reve? qu'est-ce que la jalousie sans l'obsession et sans une espece de monomanie furieuse? Hermione n'est pas jalouse. Elle s'occupe d'empecher un mariage. Elle veut l'empecher a tout prix, et reprendre un homme, rien de plus.

Et quand cet homme est tue pour elle, par elle, elle est etonnee; elle est surtout attrapee. C'est un mariage manque. Un homme sa place se fut ecrie: <

* * *

Le monde est frivole et vain, tant qu'il vous plaira. Pourtant, ce n'est point une mauvaise ecole pour un homme politique. Et l'on peut regretter qu'on en ait si peu l'usage aujourd'hui dans nos parlements. Ce qui fait le monde, c'est la femme. Elle y est souveraine: rien ne s'y fait que par elle et pour elle. Or la femme est la grande educatrice de l'homme; elle lui enseigne les vertus charmantes, la politesse, la discretion et cette fierte qui craint d'etre importune. Elle montre a quelques-uns l'art de plaire, a tous l'art utile de ne pas deplaire. On apprend d'elle que la societe est plus complexe et d'une ordonnance plus delicate qu'on ne l'imagine communement dans les cafes politiques. Enfin on se penetre pres d'elle de cette idee que les reves du sentiment et les ombres de la foi sont invincibles, et que ce n'est pas la raison qui gouverne les hommes.

* * *

Le comique est vite douloureux quand il est humain. Est-ce que don Quichotte ne vous fait pas quelquefois pleurer? Je goute beaucoup pour ma part quelques livres d'une sereine et riante desolation, comme cet incomparable _Don Quichotte_ ou comme _Candide_, qui sont, a les bien prendre, des manuels d'indulgence et de pitie, des bibles de bienveillance.

* * *

L'art n'a pas la verite pour objet. Il faut demander la verit aux sciences, parce qu'elle est leur objet; il ne faut pas la demander a la litterature, qui n'a et ne peut avoir d'objet que le beau.

La Chloe du roman grec ne fut jamais une vraie bergere, et son Daphnis ne fut jamais un vrai chevrier; pourtant ils nous plaisent encore. Le Grec subtil qui nous conta leur histoire ne se souciait point d'etables ni de boucs. Il n'avait souci que de poesie et d'amour. Et comme il voulait montrer, pour le plaisir des citadins, un amour sensuel et gracieux, il mit cet amour dans les champs ou ses lecteurs n'allaient point, car c'etaient de vieux Byzantins blanchis au fond de leur palais, au milieu de feroces mosaiques ou derriere le comptoir sur lequel ils avaient amasse de grandes richesses. Afin d'egayer ces vieillards mornes, le conteur leur montra deux beaux enfants. Et pour qu'on ne confondit point son Daphnis et sa Chloe avec les petits polissons et les fillettes vicieuses qui foisonnent sur le pav des grandes villes, il prit soin de dire: <> Il prenait l'utile precaution que toutes les bonnes femmes ne manquent jamais de prendre avant de faire un conte, quand elles disent: <> ou: <

Si l'on veut nous dire une belle histoire, il faut bien sortir un peu de l'experience et de l'usage.

* * *

Nous mettons l'infini dans l'amour. Ce n'est pas la faute des femmes.

* * *

Je ne crois pas que douze cents personnes assemblees pour entendre une piece de theatre forment un concile inspire par la sagesse eternelle; mais le public, ce me semble, apporte ordinairement au spectacle une naivete de coeur et une sincerit d'esprit qui donnent quelque valeur au sentiment qu'il eprouve. Bien des gens a qui il est impossible de se faire une idee de ce qu'ils ont lu sont en etat de rendre un compte assez exact de ce qu'ils ont vu represente. Quand on lit un livre, on le lit comme on veut, on en lit ou plutot on y lit ce qu'on veut. Le livre laisse tout a faire a l'imagination. Aussi les esprits rudes et communs n'y prennent-ils pour la plupart qu'un pale et froid plaisir. Le theatre au contraire fait tout voir et dispense de rien imaginer. C'est pourquoi il contente le plus grand nombre. C'est aussi pourquoi il plait mediocrement aux esprits reveurs et meditatifs. Ceux-la n'aiment les idees que pour le prolongement qu'ils leur donnent et pour l'echo melodieux qu'elles eveillent en eux-memes. Ils n'ont que faire dans un theatre et preferent au plaisir passif du spectacle la joie active de la lecture. Qu'est-ce qu'un livre? Une suite de petits signes. Rien de plus. C'est au lecteur a tirer lui-meme les formes, les couleurs et les sentiments auxquels ces signes correspondent. Il dependra de lui que ce livre soit terne ou brillant, ardent ou glace. Je


Le Jardin d'Epicure - 3/22

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