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- Le Jardin d'Epicure - 4/22 -


dirai, si vous preferez, que chaque mot d'un livre est un doigt mysterieux, qui effleure une fibre de notre cerveau comme la corde d'une harpe et eveille ainsi une note dans notre ame sonore. En vain la main de l'artiste sera inspiree et savante. Le son qu'elle rendra depend de la qualite de nos cordes intimes. Il n'en est pas tout a fait de meme du theatre. Les petits signes noirs y sont remplaces par des images vivantes. Aux fins caracteres d'imprimerie qui laissent tant a deviner sont substitues des hommes et des femmes, qui n'ont rien de vague ni de mysterieux. Le tout est exactement determine. Il en resulte que les impressions recues par les spectateurs sont aussi peu dissemblables que possible, en egard a la fatale diversite des sentiments humains. Aussi voit-on, dans toutes les representations (que des querelles litteraires ou politiques ne troublent point), une veritable sympathie s'etablir entre tous les assistants. Si l'on considere, d'ailleurs, que le theatre est l'art qui s'eloigne le moins de la vie, on reconnaitra qu'il est le plus facile a comprendre et a sentir et l'on en conclura que c'est celui sur lequel le public est le mieux d'accord et se trompe le moins.

* * *

Que la mort nous fasse perir tout entiers, je n'y contredis point. Cela est fort possible. En ce cas, il ne faut pas la craindre:

Je suis, elle n'est pas; elle est, je ne suis plus.

Mais si, tout en nous frappant, elle nous laisse subsister, soyez bien surs que nous nous retrouverons au dela du tombeau tels absolument que nous etions sur la terre. Nous en serons sans doute fort penauds. Cette idee est de nature a nous gater par avance le paradis et l'enfer.

Elle nous ote toute esperance, car ce que nous souhaitons le plus, c'est de devenir tout autres que nous ne sommes. Mais cela nous est bien defendu.

* * *

Il y a un petit livre allemand qui s'appelle: _Notes a ajouter au livre de la vie_, et qui est signe Gerhard d'Amyntor, livre assez vrai et par consequent assez triste, ou l'on voit decrite la condition ordinaire des femmes. <> l'incessante necessite de balayer le plancher, de battre, de brosser les habits, d'epousseter, tout cela, c'est la goutte d'eau dont la chute constante finit par ronger lentement, mais surement, l'esprit aussi bien que le corps. C'est devant le fourneau de cuisine que, par une magie vulgaire, la petite creature blanche et rose, au rire de cristal, se change en une momie noire et douloureuse. Sur l'autel fumeux ou mijote le pot-au-feu, sont sacrifiees jeunesse, liberte, beaute, joie.>> Ainsi s'exprime peu pres Gerhard d'Amyntor.

Tel est le sort, en effet, de l'immense majorite des femmes. L'existence est dure pour elles comme pour l'homme. Et si l'on recherche aujourd'hui pourquoi elle est si penible, on reconnait qu'il n'en peut etre autrement sur une planete ou les choses indispensables a la vie sont rares, d'une production difficile ou d'une extraction laborieuse. Des causes si profondes et qui dependent de la figure meme de la terre, de sa constitution, de sa flore et de sa faune, sont malheureusement durables et necessaires. Le travail, avec quelque equite qu'on le puisse repartir, pesera toujours sur la plupart des hommes et sur la plupart des femmes, et peu d'entre elles auront le loisir de developper leur beaute et leur intelligence dans des conditions esthetiques. La faute en est a la nature. Cependant, que devient l'amour? Il devient ce qu'il peut. La faim est sa grande ennemie. Et c'est un fait incontestable que les femmes ont faim. Il est probable qu'au XXdeg. siecle comme au XIXdeg. elles feront la cuisine, a moins que le socialisme ne ramene l'age o les chasseurs devoraient leur proie encore chaude et ou Venus dans les forets unissait les amants. Alors la femme etait libre. Je vais vous dire: Si j'avais cree l'homme et la femme, je les aurais formes sur un type tres different de celui qui a prevalu et qui est celui des mammiferes superieurs. J'aurais fait les hommes et les femmes, non point a la ressemblance des grands singes comme ils sont en effet, mais a l'image des insectes qui, apres avoir vecu chenilles, se transforment en papillons et n'ont, au terme de leur vie, d'autre souci que d'aimer et d'etre beaux. J'aurais mis la jeunesse a la fin de l'existence humaine. Certains insectes ont, dans leur derniere metamorphose, des ailes et pas d'estomac. Ils ne renaissent sous cette forme epuree que pour aimer une heure et mourir.

Si j'etais un dieu, ou plutot un demiurge,--car la philosophie alexandrine nous enseigne que ces minimes ouvrages sont plutot l'affaire du demiurge, ou simplement de quelque demon constructeur,--si donc j'etais demiurge ou demon, ce sont ces insectes que j'aurais pris pour modeles de l'homme. J'aurais voulu que, comme eux, l'homme accomplit d'abord, a l'etat de larve, les travaux degoutants par lesquels il se nourrit. En cette phase, il n'y aurait point eu de sexes, et la faim n'aurait point avili l'amour. Puis j'aurais fait en sorte que, dans une transformation derniere, l'homme et la femme, deployant des ailes etincelantes, vecussent de rosee et de desir et mourussent dans un baiser. J'aurais de la sorte donne a leur existence mortelle l'amour en recompense et pour couronne. Et cela aurait ete mieux ainsi. Mais je n'ai pas cree le monde, et le demiurge qui s'en est charge n'a pas pris mes avis. Je doute, entre nous, qu'il ait consulte les philosophes et les gens d'esprit.

* * *

C'est une grande erreur de croire que les verites scientifiques different essentiellement des verites vulgaires. Elles n'en different que par l'etendue et la precision. Au point de vue pratique, c'est la une difference considerable. Mais il ne faut pas oublier que l'observation du savant s'arrete a l'apparence et au phenomene, sans jamais pouvoir penetrer la substance ni rien savoir de la veritable nature des choses. Un oeil arme du microscope n'en est pas moins un oeil humain. Il voit plus que les autres yeux, il ne voit pas autrement. Le savant multiplie les rapports de l'homme avec la nature, mais il lui est impossible de modifier en rien le caractere essentiel de ces rapports. Il voit comment se produisent certains phenomenes qui nous echappent, mais il lui est interdit, aussi bien qu'a nous, de rechercher pourquoi ils se produisent.

Demander une morale a la science, c'est s'exposer a de cruels mecomptes. On croyait, il y a trois cents ans, que la terre etait le centre de la creation. Nous savons aujourd'hui qu'elle n'est qu'une goutte figee du soleil. Nous savons quels gaz brulent a la surface des plus lointaines etoiles. Nous savons que l'univers, dans lequel nous sommes une poussiere errante, enfante et devore dans un perpetuel travail; nous savons qu'il nait sans cesse et qu'il meurt des astres. Mais en quoi notre morale a-t-elle ete changee par de si prodigieuses decouvertes? Les meres en ont-elles mieux ou moins bien aime leurs petits enfants? En sentons-nous plus ou moins la beaute des femmes? Le coeur en bat-il autrement dans la poitrine des heros? Non! non! que la terre soit grande ou petite, il n'importe a l'homme. Elle est assez grande pourvu qu'on y souffre, pourvu qu'on y aime. La souffrance et l'amour, voila les deux sources jumelles de son inepuisable beaute. La souffrance! quelle divine meconnue! Nous lui devons tout ce qu'il y a de bon en nous, tout ce qui donne du prix a la vie; nous lui devons la pitie, nous lui devons le courage, nous lui devons toutes les vertus. La terre n'est qu'un grain de sable dans le desert infini des mondes. Mais, si l'on ne souffre que sur la terre, elle est plus grande que tout le reste du monde. Que dis-je? elle est tout, et le reste n'est rien. Car, ailleurs, il n'y a ni vertu ni genie. Qu'est-ce que le genie, sinon l'art de charmer la souffrance? C'est sur le sentiment seul que la morale repose naturellement. De tres grands esprits ont nourri, je le sais, d'autres esperances. Renan s'abandonnait volontiers en souriant au reve d'une morale scientifique. Il avait dans la science une confiance a peu pres illimitee. Il croyait qu'elle changerait le monde, parce qu'elle perce les montagnes. Je ne crois pas, comme lui, qu'elle puisse nous diviniser. A vrai dire, je n'en ai guere l'envie. Je ne sens pas en moi l'etoffe d'un dieu, si petit qu'il soit. Ma faiblesse m'est chere. Je tiens a mon imperfection comme a ma raison d'etre.

* * *

Il y a une petite toile de Jean Beraud qui m'interesse etrangement. C'est la _salle Graffard_; une reunion publique o l'on voit fumer les cerveaux avec les pipes et les lampes. La scene sans doute tourne au comique. Mais combien ce comique est profond et vrai! Combien il est melancolique! Il y a dans cet etonnant tableau une figure qui me fait mieux comprendre a elle seule l'ouvrier socialiste que vingt volumes d'histoire et de doctrine, celle de ce petit homme chauve, tout en crane, sans epaules, qui siege au bureau dans son cache-nez, un ouvrier d'art sans doute, et un homme a idees, maladif et sans instincts, l'ascete du proletariat, le saint de l'atelier, chaste et fanatique comme les saints de l'Eglise, aux premiers ages. Certes, celui-la est un apotre et on sent a le voir qu'une religion nouvelle est nee dans le peuple.

* * *

Un geologue anglais, de l'esprit le plus riche et le plus ouvert, sir Charles Lyell, a etabli, il y a quarante ans environ, ce qu'on nomme la theorie des causes actuelles. Il a demontre que


Le Jardin d'Epicure - 4/22

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