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- Le Jardin d'Epicure - 6/22 -


echapper au bucher, du fond de sa retraite denoncait au bourreau ses propres amis qui ne pensaient pas comme lui. On a vu Calvin, et l'on sait que l'intolerance des revolutionnaires n'est pas mediocre. J'ai connu jadis un vieux senateur de la Republique qui, dans sa jeunesse, avait conspire avec toutes les societes secretes contre Charles X, fomente soixante emeutes sous le gouvernement de Juillet, trame, deja vieux, des complots pour renverser l'Empire et pris sa large part de trois revolutions. C'etait un vieillard paisible, qui gardait dans les debats des assemblees une douceur souriante. Il semblait que rien ne dut troubler desormais son repos, achete par tant de fatigues. Il ne respirait plus que la paix et le contentement. Un jour pourtant, je le vis indigne. Un feu qu'on croyait depuis longtemps eteint brillait dans ses yeux. Il regardait par une fenetre du palais un monome d'etudiants qui deroulait sa queue dans le jardin du Luxembourg. La vue de cette innocente emeute lui inspirait une sorte de fureur.

--Un tel desordre sur la voie publique! s'ecria-t-il d'une voix etranglee par la colere et l'epouvante.

Et il appelait la police.

C'etait un brave homme. Mais, apres avoir fait des emeutes, il en craignait l'ombre. Ceux qui ont fait des revolutions ne souffrent pas qu'on en veuille faire apres eux. Semblablement, les vieux poetes qui ont marque dans quelque changement poetique ne veulent plus qu'on change rien. En cela, ils sont hommes. Il est penible, quand on n'est point un grand sage, de voir la vie continuer apres soi et de se sentir noye dans l'ecoulement des choses. Poete, senateur ou cordonnier, on se resigne mal n'etre pas la fin definitive des mondes et la raison supreme de l'univers.

* * *

On peut dire que, la plupart du temps, les poetes ne connaissent pas les lois scientifiques auxquelles ils obeissent quand ils font des vers excellents. En matiere de prosodie, ils s'en tiennent; avec raison, a l'empirisme le plus naif. Il serait bien peu intelligent de les en blamer. En art comme en amour, l'instinct suffit, et la science n'y porte qu'une lumiere importune. Bien que la beaute releve de la geometrie, c'est par le sentiment seul qu'il est possible d'en saisir les formes delicates.

Les poetes sont heureux: une part de leur force est dans leur ignorance meme. Seulement, il ne faut pas qu'ils disputent trop vivement des lois de leur art: ils y perdent leur grace avec leur innocence et, comme les poissons tires hors de l'eau, ils se debattent vainement dans les regions arides de la theorie.

* * *

C'est une grande niaiserie que le <> de la philosophie grecque. Nous ne connaitrons jamais ni nous ni autrui. Il s'agit bien de cela! Creer le monde est moins impossible que de le comprendre. Hegel en eut quelque soupcon. Il se peut que l'intelligence nous serve un jour a fabriquer un univers. A concevoir celui-ci, jamais! Aussi bien est-ce faire un abus vraiment inique de l'intelligence que de l'employer rechercher la verite. Encore moins peut-elle nous servir juger, selon la justice, les hommes et leurs oeuvres. Elle s'emploie proprement a ces jeux, plus compliques que la marelle ou les echecs, qu'on appelle metaphysique, ethique, esthetique. Mais ou elle sert le mieux et donne le plus d'agrement, c'est saisir ca et la quelque saillie ou clarte des choses et a en jouir, sans gater cette joie innocente par esprit de systeme et manie de juger.

* * *

Vous dites que l'etat meditatif est la cause de tous nos maux. Pour croire cet etat si funeste il en faut beaucoup exagerer la grandeur et la puissance. En realite, l'intelligence usurpe bien moins qu'on ne croit sur les instincts et les sentiments naturels, meme chez les hommes dont l'intelligence a le plus de force et qui sont egoistes, avares et sensuels comme les autres hommes. On ne verra jamais un physiologiste soumettre au raisonnement les battements de son coeur et le rythme de sa respiration. Dans la civilisation la plus savante, les operations auxquelles l'homme se livre avec une methode philosophique demeurent peu nombreuses et peu importantes au regard de celles que l'instinct et le sens commun accomplissent seuls; et nous reagissons si peu contre les mouvements reflexes que je n'ose pas dire qu'il y a dans les societes humaines un etat intellectuel en opposition avec l'etat de nature.

A tout considerer, un metaphysicien ne differe pas du reste des hommes autant qu'on croit et qu'il veut qu'on croie. Et qu'est-ce que penser? Et comment pense-t-on? Nous pensons avec des mots; cela seul est sensuel et ramene a la nature. Songez-y, un metaphysicien n'a, pour constituer le systeme du monde, que le cri perfectionne des singes et des chiens. Ce qu'il appelle speculation profonde et methode transcendante, c'est de mettre bout a bout, dans un ordre arbitraire, les onomatopees qui criaient la faim, la peur et l'amour dans les forets primitives et auxquelles se sont attachees peu a peu des significations qu'on croit abstraites quand elles sont seulement relachees. N'ayez pas peur que cette suite de petits cris eteints et affaiblis qui composent un livre de philosophie nous en apprenne trop sur l'univers pour que nous ne puissions plus y vivre. Dans la nuit ou nous sommes tous, le savant se cogne au mur, tandis que l'ignorant reste; tranquillement au milieu de la chambre.

* * *

_A Gabriel Seailles._

Je ne sais si ce monde est le pire des mondes possible. C'est le flatter, je crois, que de lui accorder quelque excellence, fut-ce celle du mal. Ce que nous pouvons imaginer des autres mondes est peu de chose, et l'astronomie physique ne nous renseigne pas bien exactement sur les conditions de la vie a la surface des planetes meme les plus voisines de la notre. Nous savons seulement que Venus et Mars ressemblent beaucoup a la terre. Cette seule ressemblance nous permet de croire que le mal y regne comme ici et que la terre n'est qu'une des provinces de son vaste empire. Nous n'avons aucune raison de supposer que la vie est meilleure la surface des mondes geants, Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune, qui glissent en silence dans des espaces ou le soleil commence d'epuiser sa chaleur et sa lumiere. Qui sait ce que sont les etres sur ces globes enveloppes de nuees epaisses et rapides? Nous ne pouvons nous empecher de penser, par analogie, que notre systeme solaire tout entier est une gehenne ou l'animal nait pour la souffrance et pour la mort. Et il ne nous reste pas l'illusion de concevoir que les etoiles eclairent des planetes plus heureuses. Les etoiles ressemblent trop a notre soleil. La science a decompose le faible rayon qu'elles mettent des annees, des siecles a nous envoyer; l'analyse de leur lumiere nous a fait connaitre que les substances qui brulent a leur surface sont celles-la meme qui s'agitent sur la sphere de l'astre qui, depuis qu'il est des hommes, eclaire et rechauffe leurs miseres, leurs folies, leurs douleurs. Cette analogie suffirait seule a me degouter de l'univers.

L'unite de sa composition chimique me fait assez pressentir la monotonie rigoureuse des etats d'ame et de chair qui se produisent dans son inconcevable etendue et je crains raisonnablement que tous les etres pensants ne soient aussi miserables dans le monde de Sirius et dans le systeme d'Altair qu'ils le sont, a notre connaissance, sur la terre.--Mais, dites-vous, tout cela n'est pas l'univers.--J'en ai bien aussi quelque soupcon, et je sens que ces immensites ne sont rien et qu'enfin, s'il y a quelque chose, ce quelque chose n'est pas ce que nous voyons.

Je sens que nous sommes dans une fantasmagorie et que notre vue de l'univers est purement l'effet du cauchemar de ce mauvais sommeil qui est la vie. Et c'est cela le pis. Car il est clair que nous ne pouvons rien savoir, que tout nous trompe, et que la nature se joue cruellement de notre ignorance et de notre imbecillite.

* * *

_A Paul Hervieu._

Je suis persuade que l'humanite a de tout temps la meme somme de folie et de betise a depenser. C'est un capital qui doit fructifier d'une maniere ou d'une autre. La question est de savoir si, apres tout, les insanites consacrees par le temps ne constituent pas le placement le plus sage qu'un homme puisse faire de sa betise. Loin de me rejouir quand je vois s'en aller quelque vieille erreur, je songe a l'erreur nouvelle qui viendra la remplacer, et je me demande avec inquietude si elle ne sera pas plus incommode ou plus dangereuse que l'autre. A tout bien considerer, les vieux prejuges sont moins funestes que les nouveaux: le temps, en les usant, les a polis et rendus presque innocents.

* * *

Ceux qui ont le sentiment et le gout de l'action font, dans les desseins les mieux concertes, la part de la fortune, sachant que toutes les grandes entreprises sont incertaines. La guerre et le


Le Jardin d'Epicure - 6/22

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