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- Le Jardin d'Épicure - 10/22 -


de l'univers qui ne sont point dans sa vitrine. Cela ne l'intéresse point.

* * *

Le temps, dans sa fuite, blesse ou tue nos sentiments les plus ardents et les plus tendres. Il affaiblit l'admiration en lui ôtant ses aliments naturels: la surprise et l'étonnement; il anéantit l'amour et ses belles folies, il ébranle la foi et l'espérance, il défleurit, il effeuille toutes les innocences. Du moins, qu'il nous laisse la pitié, afin que nous ne soyons pas enfermés dans la vieillesse comme dans un sépulcre.

C'est par la pitié qu'on demeure vraiment homme. Ne nous changeons pas en pierre comme les grandes impies des vieux mythes. Ayons pitié des faibles parce qu'ils souffrent la persécution et des heureux de ce monde parce qu'il est écrit: «Malheur à vous qui riez!» Prenons la bonne part, qui est de souffrir avec ceux qui souffrent, et disons des lèvres et du coeur, au malheureux, comme le chrétien à Marie: «_Fac me tecum plangere._

* * *

Ne craignons pas trop de prêter aux artistes d'autrefois un idéal qu'ils n'eurent jamais. On n'admire point sans quelque illusion, et comprendre un chef-d'oeuvre c'est, en somme, le créer en soi-même à nouveau. Les mêmes oeuvres se reflètent diversement dans les âmes qui les contemplent. Chaque génération d'hommes cherche une émotion nouvelle devant les ouvrages des vieux maîtres. Le spectateur le mieux doué est celui qui trouve, au prix de quelque heureux contresens, l'émotion la plus pure et la plus forte. Aussi l'humanité ne s'attache-t-elle guère avec passion qu'aux oeuvres d'art ou de poésie dont quelques parties sont obscures et susceptibles d'interprétations diverses.

* * *

On annonce, on attend, on voit déjà de grands changements dans la société. C'est l'éternelle erreur de l'esprit prophétique. L'instabilité, sans doute, est la condition première de la vie; tout ce qui vit se modifie sans cesse, mais insensiblement et presque à notre insu.

Tout progrès, le meilleur comme le pire, est lent et régulier. Il n'y aura pas de grands changements, il n'y en eut jamais, j'entends de prompts ou de soudains. Toutes les transformations économiques s'opèrent avec la lenteur clémente des forces naturelles. Bonnes ou mauvaises à notre sens, les choses sont toujours ce qu'il fallait qu'elles fussent.

Notre état social est reflet des états qui l'ont précédé, comme il est la cause des états qui le suivront. Il tient des premiers, comme les suivants tiendront de lui. Et cet enchaînement fixe pour longtemps la persistance d'un même type; cet ordre assure la tranquillité de la vie. Il est vrai qu'il ne contente ni les esprits curieux de nouveautés, ni les coeurs altérés de charité. Mais c'est l'ordre universel. Il faut s'y soumettre. Ayons le zèle du coeur et les illusions nécessaires; travaillons à ce que nous croyons utile et bon, mais non point dans l'espoir d'un succès subit et merveilleux, non point au milieu des imaginations d'une apocalypse sociale: toutes les apocalypses éblouissent et déçoivent. N'attendons point de miracle. Résignons-nous a préparer, pour notre inperceptible part, l'avenir meilleur ou pire que nous ne verrons pus.

* * *

Il faut, dans la vie, faire la part du hasard. Le hasard, en définitive, c'est Dieu.

* * *

Les philosophies sont intéressantes seulement comme des monuments psychiques propres a éclairer le savant sur les divers états qu'a traversés l'esprit humain. Précieuses pour la connaissance de l'homme, elles ne sauraient nous instruire en rien de ce qui n'est pas l'homme.

Les systèmes sont comme ces minces fils de platine qu'on met dans les lunettes astronomiques pour en diviser le champ en parties égales. Ces fils sont utiles à l'observation exacte des astres, mais ils sont de l'homme et non du ciel. Il est bon qu'il y ait des fils de platine dans les lunettes. Mais il ne faut pas oublier que c'est l'opticien qui les a mis.

* * *

A dix-sept ans, je vis, un jour, Alfred de Vigny dans un cabinet de lecture de la rue de l'Arcade. Je n'oublierai jamais qu'il portait une épaisse cravate de satin noir attachée au cou par un camée et sur laquelle se rabattait un col aux bords arrondis. Il tenait à la main une mince canne de jonc à pomme d'or. J'étais bien jeune, et pourtant il ne me parut pas vieux. Son visage était paisible et doux. Ses cheveux décolorés, mais soyeux encore et légers, tombaient en boucles sur ses joues rondes. Il se tenait très droit, marchait à petits pas et parlait à voix basse. Après son départ, je feuilletai avec une émotion respectueuse le livre qu'il avait rapporté. C'était un tome de la collection Petitot, les _Mémoires de La Noue_, je crois. J'y trouvai un signet oublié, une étroite bande de papier sur laquelle, de sa grande écriture allongée et pointue, qui rappelait celle de madame de Sévigné, le poète avait tracé au crayon un seul mot, un nom: _Bellérophon_. Héros fabuleux ou navire historique, que signifiait ce nom? Vigny songeait-il, en l'écrivant, à Napoléon trouvant les bornes des grandeurs de chair, ou bien se disait-il: «Le cavalier mélancolique porté par Pégase n'a point, quoi qu'en aient dit les Grecs, tué le monstre terrible et charmant que, la sueur au front, la gorge brûlante et les pieds en sang, nous poursuivons éperdument, la Chimère?

* * *

La tristesse philosophique s'est plus d'une fois exprimée avec une morne magnificence. Comme les croyants parvenus à un haut degré de beauté morale goûtent les joies du renoncement, le savant, persuadé que tout autour de nous n'est qu'apparence et duperie, s'enivre de cette mélancolie philosophique et s'oublie dans les délices d'un calme désespoir. Douleur profonde et belle, que ceux qui l'ont goûtée n'échangeraient pas contre les gaietés frivoles et les vaines espérances du vulgaire. Et les contradicteurs qui, malgré la beauté esthétique de ces pensées, les trouveraient funestes à l'homme et aux nations, suspendront peut-être l'anathème quand on leur montrera la doctrine de l'illusion universelle et de l'écoulement des choses unissant l'âge d'or de la philosophie grecque avec Xénophane et se perpétuant à travers l'humanité polie, dans les intelligences les plus hautes, les plus sereines, les plus douces, un Démocrite, un Épicure, un Gassendi.

* * *

Je sais une petite fille de neuf ans plus sage que les sages. Elle me disait tout à l'heure:

«On voit dans les livres ce qu'on ne peut pas voir en réalité, parce que c'est trop loin ou parce que c'est passé. Mais ce qu'on voit dans les livres, on le voit mal, et tristement. Et les petits enfants ne doivent pas lire des livres. Il y a tant de choses bonnes à voir, et qu'ils n'ont pas vues: les lacs, les montagnes, les rivières, les villes et les campagnes, la mer et les bateaux, le ciel et les étoiles!

Je suis bien de son avis. Nous avons une heure à vivre, pourquoi nous charger de tant de choses? Pourquoi tant apprendre, puisque nous savons que nous ne saurons jamais rien? Nous vivons trop dans les livres et pas assez dans la nature, et nous ressemblons à ce niais de Pline le Jeune qui étudiait un orateur grec pendant que sous ses yeux le Vésuve engloutissait cinq villes sous la cendre.

* * *

Y a-t-il une histoire impartiale? Et qu'est-ce que l'histoire? La représentation écrite des événements passés. Mais qu'est-ce qu'un événement? Est-ce un fait quelconque? Non pas! c'est un fait notable. Or, comment l'historien juge-t-il qu'un fait est notable ou non? Il en juge arbitrairement, selon son goût et son caractère, à son idée, en artiste enfin. Car les faits ne se divisent pas, de leur propre nature, en faits historiques et en faits non historiques. Un fait est quelque chose d'infiniment complexe. L'historien présentera-t-il les faits dans leur complexité? Cela est impossible. Il les représentera dénués de presque toutes les particularités qui les constituent, par


Le Jardin d'Épicure - 10/22

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