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- Le Jardin d'Épicure - 5/22 -


les changements survenus dans le cours des âges sur la face de la terre n'étaient pas dus, comme on le croyait, à des cataclysmes soudains, qu'ils étaient l'effet de causes insensibles et lentes qui ne cessent point d'agir encore aujourd'hui. À le suivre, on voit que ces grands changements, dont les vestiges étonnent, ne semblent si terribles que par le raccourci des âges et qu'en réalité ils s'accomplirent très doucement. C'est sans fureur que les mers changèrent de lit et que les glaciers descendirent dans les plaines, couvertes autrefois de fougères arborescentes.

Des transformations semblables s'accomplissent sous nos yeux, sans que nous puissions même nous en apercevoir. Là, enfin, o Cuvier voyait d'épouvantables bouleversements, Charles Lyell nous montre la lenteur clémente des forces naturelles. On sent combien cette théorie des causes actuelles serait bienfaisante si on pouvait la transporter du monde physique au monde moral et en tirer des règles de conduite. L'esprit conservateur et l'esprit révolutionnaire, y trouveraient un terrain de conciliation.

Persuadé qu'ils restent insensibles quand ils s'opèrent d'une manière continue, le conservateur ne s'opposerait plus aux changements nécessaires, de peur d'accumuler des forces destructives à l'endroit même où il aurait placé l'obstacle. Et le révolutionnaire, de son côté, renoncerait à solliciter imprudemment des énergies qu'il saurait être toujours actives. Plus j'y songe et plus je me persuade que, si la théorie morale des causes actuelles pénétrait dans la conscience de l'humanité, elle transformerait tous les peuples de la terre en une république de sages. La seule difficulté est de l'y introduire, et il faut convenir qu'elle est grande.

* * *

Je viens de lire un livre dans lequel un poète philosophe nous montre des hommes exempts de joie, de douleur et de curiosité. Au sortir de cette nouvelle terre d'Utopie quand, de retour sur la terre, on voit autour de soi des hommes lutter, aimer, souffrir, comme on se prend à les aimer et comme on est content de souffrir avec eux! Comme on sent bien que là seulement est la véritable joie! Elle est dans la souffrance comme le baume est dans la blessure de l'arbre généreux. Ils ont tué la passion, et du même coup ils ont tout tué, joie et douleur, souffrance et volupté, bien, mal, beauté, tout enfin et surtout la vertu. Ils sont sages et pourtant ils ne valent plus rien, car on ne vaut que par l'effort. Qu'importe que leur vie soit longue, s'ils ne l'emplissent pas, s'ils ne la vivent pas?

Ce livre fait beaucoup pour me rendre chère par réflexion cette condition d'homme qui cependant est dure, pour me réconcilier avec cette douloureuse vie, pour me ramener enfin à l'estime de mes semblables et à la grande sympathie humaine. Ce livre a cela d'excellent qu'il fait aimer la réalité et met en garde contre l'esprit de chimère et d'illusion. En nous montrant des êtres exempts de maux, il nous fait comprendre que ces tristes bienheureux ne nous égalent pas et que ce serait une grande folie que de quitter (à supposer que cela fût possible) notre condition pour la leur.

Oh! le misérable bonheur que celui-là! N'ayant plus de passions, ils n'ont pas d'art. Et comment auraient-ils des poètes? Ils ne sauraient goûter ni la muse épique qui s'inspire des fureurs de la haine et de l'amour, ni la muse comique qui rit en cadence des vices et des ridicules des hommes. Ils ne peuvent plus imaginer les Didon et les Phèdre, les malheureux! ils ne voient plus ces ombres divines qui passent en frissonnant sous les myrtes immortels.

Ils sont aveugles et sourds aux miracles de cette poésie qui divinise la terre des hommes. Ils n'ont pas Virgile, et on les dit heureux, parce qu'ils ont des ascenseurs. Pourtant un seul beau vers a fait plus de bien au monde que tous les chefs-d'oeuvre de la métallurgie.

Inexorable progrès! ce peuple d'ingénieurs n'a plus ni passions, ni poésie, ni amour. Hélas! comment sauraient-ils aimer, puisqu'ils sont heureux? L'amour ne fleurit que dans la douleur. Qu'est-ce que les aveux des amants, sinon des cris de détresse? «Qu'un Dieu serait misérable à ma place! s'écrie, dans un élan d'amour, le héros d'un poète anglais. Un dieu, ma bien-aimée, ne pourrait pas souffrir, ne pourrait pas mourir pour toi!

Pardonnons à la douleur et sachons bien qu'il est impossible d'imaginer un bonheur plus grand que celui que nous possédons en cette vie humaine, si douce et si amère, si mauvaise et si bonne, à la fois idéale et réelle, et qui contient toutes choses et concilie tous les contrastes. Là est notre jardin, qu'il faut bêcher avec zèle.

* * *

C'est la force et la bonté des religions d'enseigner à l'homme sa raison d'être et ses fins dernières. Quand on a repoussé les dogmes de la théologie morale, comme nous l'avons fait presque tous en cet âge de science et de liberté intellectuelle, il ne reste plus aucun moyen de savoir pourquoi on est sur ce monde et ce qu'on y est venu faire.

Le mystère de la destinée nous enveloppe tout entiers dans ses puissants arcanes, et il faut vraiment ne penser à rien pour ne pas ressentir cruellement la tragique absurdité de vivre. C'est là, c'est dans l'absolue ignorance de notre raison d'être qu'est la racine de notre tristesse et de nos dégoûts. Le mal physique et le mal moral, les misères de l'âme et des sens, le bonheur des méchants, l'humiliation du juste, tout cela serait encore supportable si l'on en concevait l'ordre et l'économie et si l'on y devinait une providence. Le croyant se réjouit de ses ulcères; il a pour agréables les injustices et les violences de ses ennemis; ses fautes même et ses crimes ne lui ôtent pas l'espérance. Mais, dans un monde où toute illumination de la foi est éteinte, le mal et la douleur perdent jusqu'à leur signification et n'apparaissent plus que comme des plaisanteries odieuses et des farces sinistres.

* * *

Il y a toujours un moment où la curiosité devient un péché, et le diable s'est toujours mis du côté des savants.

* * *

Me trouvant à Saint-Lô, il y a une dizaine d'années, je rencontrai, chez un ami qui habite cette petite ville montueuse, un prêtre instruit et éloquent avec lequel je pris plaisir causer.

Insensiblement, je gagnai sa confiance et nous eûmes sur de graves sujets des entretiens où il montrait à la fois la subtilité pénétrante de son esprit et la divine candeur de son âme. C'était un sage et c'était un saint. Grand casuiste et grand théologien, il s'exprimait avec tant de puissance et de charme que rien, dans cette petite ville, ne m'était si cher que de l'entendre. Pourtant je demeurai plusieurs jours sans oser le regarder. Pour la taille, la forme et l'apparence, c'était un monstre. Figurez-vous un nain bancal et tors, agité d'une sorte de danse de Saint-Guy et sautillant dans sa soutane comme dans un sac. Sur son front des boucles blondes de cheveux, en révélant sa jeunesse, le rendaient plus épouvantable encore. Mais enfin, ayant excité mon courage à le voir en face, je pris à sa laideur une sorte d'intérêt puissant. Je la contemplais et je la méditais. Tandis que ses lèvres découvraient dans un sourire séraphique les restes noirs de trois dents et que ses yeux, qui cherchaient le ciel, roulaient entre des paupières sanglantes, je l'admirais et, loin de le plaindre, j'enviais un être si merveilleusement préservé, par la déformation parfaite de son corps, des troubles de la chair, des faiblesses des sens et des tentations que la nuit apporte dans ses ombres. Je l'estimais heureux entre les hommes. Or, un jour, comme tous deux nous descendions au soleil la rampe des collines, en disputant de la grâce, ce prêtre s'arrêta tout à coup, posa lourdement sa main sur mon bras et me dit d'une voix vibrante que j'entends encore:

--Je l'affirme, je le sais: la chasteté est une vertu qui ne peut être gardée sans un secours spécial de Dieu.

Cette parole me découvrit l'abîme insondable des péchés de la chair. Quel juste n'est point tenté si celui-là qui n'avait de corps, ce semble, que pour la souffrance et le dégoût, sentait aussi les aiguillons du désir?

* * *

Les personnes très pieuses ou très artistes mettent dans la religion ou dans l'art un sensualisme raffiné. Or, on n'est pas sensuel sans être un peu fétichiste. Le poète a le fétichisme des mots et des sons. Il prête des vertus merveilleuses certaines combinaisons de syllabes et tend, comme les dévots, croire à l'efficacité des formules consacrées.

Il y a dans la versification plus de liturgie qu'on ne croit. Et, pour un poète blanchi dans la poétique, faire des vers, c'est accomplir les rites sacrés. Cet état d'esprit est essentiellement conservateur, et il ne faut point s'étonner de l'intolérance qui en est le naturel effet.

A peine a-t-on le droit de sourire en voyant que ceux qui, à tort ou à raison, prétendent avoir le plus innové sont ceux-là mêmes qui repoussent les nouveautés avec le plus de colère ou de dégoût. C'est là le tour ordinaire de l'esprit humain, et l'histoire de la Réforme en a fait paraître des exemples tragiques. On a vu un Henry Estienne qui, contraint de fuir pour


Le Jardin d'Épicure - 5/22

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