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- Sur la pierre blanche - 10/26 -


L'oiseau de Vénus n'enleva pas, à l'exemple de l'aigle de Jupiter, le petit Comatas dans le ciel radieux. Il le laissa à terre, emportant dans son vol, entre ses pattes roses, trois fils d'or d'une chevelure emmêlée.

Et l'enfant, les joues brillantes de larmes et barbouillées de poussière, pressant dans ses petits poings sa cuiller de bois, sanglotait auprès de son écuelle renversée.

Annaeus Méla, suivi de ses trois amis, avait monté les degrés de la basilique. Indifférent au bruit et au mouvement de la multitude vague, il enseignait à Cassius la rénovation future de l'univers:

--Au jour fixé par les dieux, les choses présentes, dont l'ordre et l'arrangement frappent nos regards, seront détruites. Les astres heurteront les astres; toutes les matières qui composent le sol, l'air et les eaux, brûleront d'une seule flamme. Et les âmes humaines, ruines imperceptibles dans la ruine universelle, retourneront en leurs éléments primitifs. Un monde tout neuf....

En prononçant ces mots, Annaeus Méla heurta du pied un dormeur étendu à l'ombre. C'était un vieillard qui avait assemblé avec art sur son corps poudreux les trous de son manteau. Sa besace, ses sandales et son bâton gisaient à son côté.

Le frère du proconsul, toujours amène et bienveillant envers les hommes de la plus humble condition, se serait excusé, mais l'homme couché ne lui en laissa pas le temps.

--Regarde mieux où tu poses le pied, brute, lui cria-t-il, et donne l'aumône au philosophe Posocharès.

--Je vois une besace et un bâton, fit le Romain en souriant. Je ne vois pas encore un philosophe.

Et, comme il allait jeter à Posocharès une pièce d'argent, Apollodore lui arrêta la main.

--Abstiens-toi, Annaeus. Ce n'est pas un philosophe, ce n'est pas même un homme.

--J'en suis un, répondit Méla, si je lui donne de l'argent, et il est un homme s'il prend cet argent. Car, seul de tous les animaux, l'homme fait ces deux choses. Et ne vois-tu pas que, pour un denier, je m'assure que je vaux mieux que lui? Ton maître enseigne que celui qui donne est meilleur que celui qui reçoit.

Posocharès prit la pièce. Puis il vomit sur Annaeus Méla et ses compagnons de grossières injures, les traitant d'orgueilleux et de débauchés et les renvoyant aux prostitués et aux jongleurs qui passaient autour d'eux en balançant les hanches. Après quoi, découvrant jusqu'au nombril son corps velu et ramenant sur son visage les lambeaux de son manteau, il se recoucha de son long sur le pavé.

--N'êtes-vous pas curieux, demanda Lollius à ses compagnons, d'entendre les Juifs exposer dans le prétoire le sujet de leur querelle?

Ils lui répondirent qu'ils n'en avaient nul désir et qu'ils préféraient se promener sous le portique, en attendant le proconsul qui, sans doute, ne tarderait pas à sortir.

--Je ferai donc comme vous, amis, répliqua Lollius. Nous n'y perdrons rien d'intéressant.

»D'ailleurs, ajouta-t-il, les Juifs venus de Kenkhrées pour accompagner les plaideurs ne sont pas tous dans la basilique. En voici un, reconnaissable, mes amis, à son nez recourbé et à sa barbe fourchue. Il s'agite comme la Pythie.

Et Lollius, du regard et du doigt, montrait un étranger maigre, pauvrement vêtu, qui sous le portique vociférait au milieu d'une foule moqueuse:

--Hommes corinthiens, vous vous fiez à tort en votre sagesse, qui n'est que folie. Vous suivez aveuglément les préceptes de vos philosophes, qui vous enseignent la mort et non la vie. Vous n'observez pas la loi naturelle et, pour vous punir, Dieu vous a livrés aux vices contre nature...

Un matelot, qui s'approcha du cercle des curieux, reconnut cet homme, car il murmura en haussant les épaules:

--C'est Stéphanas, le Juif de Kenkhrées, qui apporte encore quelque nouvelle extraordinaire du séjour des nuées où il est monté, si nous l'en croyons.

Et Stéphanas enseignait le peuple:

--Le chrétien est délivré de la loi et de la concupiscence. Il est exempt de la damnation par la miséricorde de Dieu, qui a envoyé son fils unique prendre une chair de péché pour détruire le péché. Mais vous ne serez délivrés que si, rompant avec la chair, vous vivez selon l'esprit.

»Les Juifs observent la loi et ils croient être sauvés par leurs oeuvres. Mais c'est la foi qui sauve, et non les oeuvres. Que leur sert d'être circoncis de fait, si leur coeur est incirconcis?

»Hommes corinthiens, ayez la foi et vous serez incorporés dans la famille d'Abraham.

La foule commençait à rire et à se moquer de ces paroles obscures. Mais le Juif, d'une voix creuse, prophétisait. Il annonçait une grande colère et le feu destructeur qui consumerait le monde.

--Et ces choses arriveront moi vivant, criait-il, et je les verrai de mes yeux. L'heure est venue de nous réveiller du sommeil. La nuit est passée, le jour approche. Les saints seront ravis au ciel et ceux qui n'auront pas cru en Jésus crucifié périront.

Puis, promettant la résurrection des corps, il invoqua Anastasis, au milieu des moqueries de la foule hilare.

A ce moment un homme aux robustes poumons, le boulanger Milon, membre du Sénat de Corinthe, qui depuis quelques instants écoutait le Juif avec impatience, s'approcha de lui, le tira par le bras et le secouant rudement:

--Cesse, misérable, lui dit-il, cesse de débiter ces paroles vaines. Tout cela n'est que contes d'enfants et niaiseries propres à séduire l'esprit des femmes. Comment peux-tu, sur la foi de tes songes, débiter tant de sottises, laissant tout ce qui est beau et ne te plaisant qu'à ce qui est mal, sans même tirer profit de ta haine? Renonce à tes fantômes étranges, à tes desseins pervers, à tes sombres prophéties, de peur qu'un dieu ne t'envoie aux corbeaux pour te punir de tes imprécations contre cette ville et contre l'Empire.

Les citoyens applaudirent aux paroles de Milon.

--Il dit vrai, s'écriaient-ils. Ces Syriens n'ont qu'un dessein: ils veulent affaiblir notre patrie. Ils sont les ennemis de César.

Plusieurs prirent à l'étal des fruitiers des courges et des caroubes, d'autres ramassèrent des coquilles d'huitres, et ils les lancèrent à l'apôtre, qui vaticinait encore.

Jeté à bas du portique, il allait par le Forum, criant sous les huées, l'injure et les coups, souillé d'immondices, sanglant, et demi-nu:

--Mon maître l'a dit, nous sommes les balayures du monde.

Et il exultait de joie.

Les enfants le poursuivirent sur la route de Kenkhrées, en criant:

--Anastasis! Anastasis!

Posocharès ne dormait point. A peine les amis du proconsul s'étaient-ils éloignés, qu'il se souleva sur le coude. Assise à quelques pas de lui, sur une marche, la brune Ioessa broyait entre ses dents de jeune chienne la carapace d'une épine de mer. Le cynique l'appela et fit briller la pièce d'argent qu'il venait de recevoir. Puis, ayant rajusté ses haillons, il se leva, chaussa ses sandales, ramassa son bâton, sa besace, et descendit les degrés. Ioessa vint à lui, lui prit des mains la besace trouée qu'elle posa gravement sur son épaule, comme pour la porter en offrande à l'auguste Cypris, et suivit le vieillard.

Apollodore les vit qui prenaient la route de Kenkhrées pour gagner le cimetière des esclaves et le lieu de supplices, marqué de loin par les nuées de corbeaux qui volaient au-dessus des croix. Le philosophe et la jeune fille y savaient un buisson d'arbouses, toujours désert, et propice aux jeux d'Éros.

A cette vue Apollodore, tirant Méla par un pan de la toge:

--Regarde, lui dit-il. Ce chien n'a pas plus tôt reçu ton aumône, qu'il emmène une enfant pour s'accoupler à elle.

--C'est donc, répondit Mêla, que j'ai donné de l'argent à une sorte d'homme à qui l'argent était très convenable.

Et le petit Comatas, assis sur la dalle chaude et suçant ses pouces, riait de voir un caillou étinceler au soleil.

--Au reste, poursuivit Méla, tu dois reconnaître, ô Apollodore, que la façon dont Posocharès fait l'amour n'est pas de toutes la moins philosophique. Ce chien est plus sage assurément que nos jeunes débauchés du Palatin, qui aiment dans les parfums, les rires et les larmes, avec des langueurs et des fureurs...

Comme il parlait, une rauque clameur s'éleva dans le prétoire et vint étourdir les oreilles du Grec et des trois Romains.

--Par Pollux! s'écria Lollius, les plaideurs que juge notre Gallion crient comme des portefaix et il me semble qu'avec leurs grognements vient jusqu'à nous, à travers les portes, une odeur de sueur et d'oignon.

--Rien n'est plus vrai, dit Apollodore. Mais si Posocharès était un philosophe et non un chien, loin de sacrifier à la Vénus des carrefours, il fuirait la race entière des femmes et s'attacherait uniquement à un jeune garçon dont il ne contemplerait la beauté extérieure que comme l'expression d'une beauté intérieure plus noble et plus précieuse.

--L'amour, reprit Méla, est une passion abjecte. Il trouble les conseils, brise les desseins généreux et tire les pensées les plus hautes aux soins les plus vils. Il ne saurait habiter un esprit sensé.


Sur la pierre blanche - 10/26

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