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- Sur la pierre blanche - 2/26 -


»Les Italiens ne demandaient à leurs dieux que des biens terrestres et des avantages solides. A cet égard, en dépit des terreurs asiatiques qui ont envahi l'Europe, leur sentiment religieux n'a pas changé. Ce qu'ils exigeaient autrefois de leurs Dieux et de leurs Génies, ils l'attendent aujourd'hui de la Madone et des saints. Chaque paroisse a son bienheureux, qu'on charge de commissions, comme un député. Il y a des saints pour la vigne, pour les céréales, pour les bestiaux, pour la colique et pour le mal de dents. L'imagination latine a repeuplé le ciel d'une multitude de figures animées, et fait du monothéisme juif un nouveau polythéisme. Elle a égayé l'évangile d'une riche mythologie; elle a rétabli un commerce familier entre le monde divin et le monde terrestre. Les paysans exigent des miracles de leurs saints protecteurs et les couvrent d'invectives si le miracle tarde à venir. Le paysan, qui avait sollicité inutilement une faveur du Bambino, retourne à la chapelle et, s'adressant cette fois à l'Incoronata:

»--Ce n'est pas à toi, fils de putain, que je parle, c'est à ta sainte mère.

»Les femmes intéressent la Madre di Dio à leurs amours. Elles pensent avec raison qu'elle est femme, qu'elle sait ce que c'est et qu'on n'a pas à se gêner avec elle. Elles n'ont jamais peur d'être indiscrètes, ce qui prouve leur piété. C'est pourquoi il faut admirer la prière que faisait à la Madone une belle fille de la Riviera de Gênes: «Sainte mère de Dieu, vous qui avez conçu sans pécher, accordez-moi la grâce de pécher sans concevoir.»

Nicole Langelier fit ensuite observer que la religion des Romains se prêtait aux entreprises de leur politique.

--Empreinte d'un caractère fortement national, dit-il, elle était pourtant capable de pénétrer les peuples étrangers et de les gagner par son esprit sociable et tolérant. C'était une religion administrative, qui se propageait sans peine avec le reste de l'administration.

--Les Romains aimaient la guerre, dit M. Goubin, qui évitait soigneusement les paradoxes.

--Ils n'aimaient pas la guerre pour elle-même, répliqua Jean Boilly. Ils étaient bien trop raisonnables pour cela. On retenait à certains indices que le métier militaire leur paraissait dur. Monsieur Michel Bréal vous dira que le mot qui d'abord signifiait proprement le fourniment du soldat, _aerumna_, prit ensuite le sens général de fatigue, d'accablement, de misère, de douleur, d'épreuve et de désastre. Ces paysans étaient comme les autres. Ils ne marchaient que forcés et contraints. Et leurs chefs eux-mêmes, les gros propriétaires, ne guerroyaient ni pour le plaisir ni pour la gloire. Avant de se mettre en campagne, ils consultaient vingt fois leur intérêt et pesaient attentivement leurs chances.

--Sans doute, dit M. Goubin, mais leur condition et l'état du monde les força d'être toujours en armes. C'est ainsi qu'ils portèrent la civilisation jusqu'aux extrémités du monde connu. La guerre est un incomparable instrument de progrès.

--Les Latins, reprit Jean Boilly, étaient des cultivateurs qui faisaient des guerres de cultivateurs. Leurs ambitions furent toujours agricoles. Ils exigeaient du vaincu, non de l'argent, mais de la terre, tout ou partie du territoire de la confédération soumise, le plus souvent un tiers, par amitié, comme ils disaient, et parce qu'ils étaient modérés Où le légionnaire avait planté sa pique, le colon venait le lendemain pousser sa charrue. C'est par le laboureur qu'ils assuraient leurs conquêtes. Soldats admirables, sans doute, disciplinés, patients, courageux, qui se battaient et se faisaient battre tout comme les autres! Paysans bien plus admirables encore! Si l'on s'étonne qu'ils aient gagné tant de terres, il faut s'étonner bien davantage qu'ils les aient gardées. Le prodige, c'est qu'ayant perdu beaucoup de batailles, ils n'aient jamais cédé autant dire un arpent de sol, ces obstinés paysans.

Tandis qu'ils disputaient ainsi, Giacomo Boni regardait d'un oeil hostile la haute maison de briques qui se dresse au nord du Forum sur plusieurs assises de substructions antiques.

--Nous devons maintenant, dit-il, explorer la curia Julia. Nous pourrons bientôt, j'espère, renverser la bâtisse sordide qui en recouvre les restes. Il n'en coûtera pas cher à l'État de l'acheter pour la pioche. Sous neuf mètres de terre, que surmonte le couvent de Sant Adriano, s'étendent les dalles de Dioclétien qui a restauré la Curie pour la dernière fois. Nous trouverons sûrement dans les décombres beaucoup de ces tables de marbre sur lesquelles les lois étaient gravées. Il importe à Rome et à l'Italie, il importe au monde entier que les vestiges du Sénat romain soient rendus à la lumière.

Puis il pria ses amis d'entrer dans sa cabane hospitalière et rustique comme la maison d'Evandre.

Elle se composait d'une salle unique où se dressait une table de bois blanc, chargée de poteries noires et de débris informes qui exhalaient une odeur de terre.

--Du préhistorique! soupira Joséphin Leclerc. Ainsi, mon cher Giacomo Boni, non content de chercher dans le Forum les monuments des Empereurs, ceux de la République et ceux des Rois, vous vous enfoncez maintenant dans les terrains qui portèrent une flore et une faune disparues, vous creusez dans le quaternaire, dans le tertiaire, vous pénétrez dans le pliocène, dans le miocène, dans l'éocène; de l'archéologie latine, vous passez à l'archéologie préhistorique et à la paléontologie. On s'inquiète, dans les salons, des profondeurs où vous descendez. La comtesse Pasolini ne sait plus où vous vous arrêterez; et l'on vous représente, dans un petit journal satirique, sortant par les antipodes et soupirant: _Adesso va bene!_

Boni semblait n'avoir pas entendu.

Il examinait avec une attention profonde un vaisseau d'argile encore humide et limoneux. Ses yeux clairs et changeants s'assombrissaient quand il scrutait sur ce pauvre ouvrage humain quelque indice encore inaperçu d'un passé mystérieux. Et ils redevenaient d'un bleu pâle dans le vague de la rêverie.

--Ces restes que vous voyez là, dit-il enfin, ces petits cercueils de bois non équarri et ces urnes de terre noire, en forme de cabane, contenant des os calcinés, furent recueillis sous le temple de Faustine, au nord-ouest du Forum.

»On trouve côte à côte des urnes noires pleines de cendres et des squelettes couchés dans leur cercueil comme dans un lit. Les Grecs et les Romains pratiquaient à la fois l'ensevelissement et la crémation. Sur l'Europe entière, aux époques antérieures à toute histoire, les deux coutumes étaient suivies en même temps, dans la même cité, dans la même tribu. Ces deux modes de sépulture correspondent-ils à deux races, à deux génies? Je le crois.

Il prit dans ses mains, d'un geste respectueux et presque rituel, un vase en forme de cabane qui contenait un peu de cendre:

--Ceux, dit-il, qui, dans des temps immémoriaux, façonnaient ainsi l'argile, pensaient que l'âme, attachée aux os et aux cendres, avait besoin d'une demeure, mais qu'il ne lui fallait pas une maison bien grande pour y vivre la vie diminuée des morts. C'étaient des hommes d'une noble race, venue d'Asie. Celui dont je soulève la cendre légère vécut avant les temps d'Évandre et du berger Faustulus.

Et il ajouta, se plaisant à parler comme les anciens:

--Alors le roi Italus, ou Vitulus, le roi Veau, exerçait sa domination paisible sur cette contrée promise à tant de gloire. Alors s'étendaient sur la terre ausonienne les règnes monotones des troupeaux. Ces hommes n'étaient point ignorants et grossiers. Ils avaient reçu de leurs ancêtres beaucoup d'enseignements précieux. Ils connaissaient le navire et la rame. Ils pratiquaient l'art de soumettre les boeufs au joug et de les lier au timon. Ils allumaient à leur volonté le feu divin. Ils recueillaient le sel, travaillaient l'or, pétrissaient et cuisaient des vases d'argile. Sans doute ils commençaient à travailler la terre. On conte que les pâtres latins devinrent laboureurs sous le règne fabuleux du Veau. Ils cultivaient le millet, l'orge et l'épeautre. Ils cousaient des peaux avec des aiguilles d'os. Ils tissaient et, peut-être, faisaient mentir la laine en couleurs variées. Ils mesuraient le temps par les phases de la lune. Ils contemplaient le ciel et ils y retrouvaient la terre. Ils y voyaient le lévrier qui garde pour le maître Diospiter le troupeau des étoiles. Ils reconnaissaient dans les nuées fécondes le bétail du Soleil, les vaches nourricières des campagnes bleues. Ils adoraient leur père le Ciel et leur mère la Terre. Et, le soir, ils entendaient les chariots des dieux, migrateurs comme eux, fouler, de leurs roues pleines, les sentiers de la montagne. Ils aimaient la lumière du jour et songeaient avec tristesse à la vie des âmes dans le royaume des ombres.

»Ces Aryens à tête large, nous savons qu'ils étaient blonds, puisque leurs dieux, faits à leur image, étaient blonds. Indra avait les cheveux comme les épis d'orge et la barbe comme les poils du tigre. Les Grecs se représentaient les dieux immortels avec des yeux bleus ou glauques et des chevelures d'or. La déesse Rome était _flava et candida_. Dans la tradition latine, Romulus et Rémus ont le crin jaune.

»Si l'on pouvait reconstruire ces ossements calcinés, vous verriez apparaître les pures formes aryennes. En ces crânes larges et vigoureux, en ces têtes carrées comme la première Rome que devaient fonder leurs fils, vous reconnaîtriez les aïeux des patriciens de la république, la souche longtemps vigoureuse qui produisit les tribuns, les pontifes et les consuls, vous toucheriez le superbe moule de ces robustes cerveaux qui construisirent la religion, la famille, l'armée, le droit public de la cité la plus fortement organisée qui fut jamais.

Ayant posé lentement sur la table rustique l'urne d'argile, Giacomo Boni se penche sur un cercueil grand comme un berceau, un cercueil creusé dans un tronc de chêne et semblable pour la forme aux premières barques des hommes. Il soulève la mince paroi d'écorce et d'aubier qui recouvre cette nacelle funéraire et fait apparaître des ossements frêles comme un squelette d'oiseau. Du corps, il ne subsiste guère que l'épine dorsale et l'on croirait voir un vertébré des plus humbles, un grand lézard, si l'ampleur du front ne révélait pas l'homme. Des perles colorées, détachées d'un collier, recouvrent ces os bruns, lavés par les eaux souterraines et pris dans la terre grasse.

--Voyez maintenant, dit Boni, ce petit enfant qui fut non pas incinéré avec honneur, mais enseveli et rendu tout entier à la terre d'où il était sorti. Ce n'est point un fils des chefs, un noble héritier des hommes blonds. Il appartient à la race indigène de la Méditerranée, qui devint la plèbe romaine et fournit encore aujourd'hui à l'Italie des avocats subtils et des calculateurs. Il naquit dans la cité palatine des Sept Monts à une époque effacée pour nous sous des fables héroïques. C'est un enfant romuléen. Alors la vallée des Sept Monts formait un marécage et le Palatin n'était couvert que de cabanes de roseaux. Une petite lance fut posée sur le cercueil pour indiquer que


Sur la pierre blanche - 2/26

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