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- Sur la pierre blanche - 20/26 -


entiers: «L'américanisation du monde est en marche.» Et monsieur Roosevelt rêve de planter le pavillon étoile sur l'Afrique du Sud, l'Australie et les Indes occidentales. Monsieur Roosevelt est impérialiste et veut une Amérique maîtresse du monde. Entre nous, il médite l'empire d'Auguste. Il a eu le malheur de lire Tite-Live. Les conquêtes des Romains l'empêchent de dormir. Avez-vous lu ses discours? Ils sont belliqueux. «Mes amis, battez-vous, dit monsieur Roosevelt, battez-vous terriblement. Il n'y a de bon que les coups. On n'est sur la terre que pour s'exterminer les uns les autres. Ceux qui vous diront le contraire sont des gens immoraux. Méfiez-vous des hommes qui pensent. La pensée amollit. C'est un vice français. Les Romains ont conquis l'univers. Ils l'ont perdu. Nous sommes les Romains modernes.» Paroles éloquentes, soutenues par une flotte de guerre qui sera bientôt la deuxième du monde et par un budget militaire d'un milliard cinq cents millions de francs!

»Les Yankees annoncent que, dans quatre ans, ils feront la guerre à l'Allemagne. Pour les en croire il faudrait qu'ils nous disent où ils pensent rencontrer l'ennemi. Toutefois cette folie donne à réfléchir. Qu'une Russie, serve de son tsar, qu'une Allemagne, encore féodale, nourrissent des armées pour les batailles, c'est ce qu'on serait tenté de s'expliquer par des habitudes anciennes et les survivances d'un rude passé. Mais qu'une démocratie neuve, les États-Unis d'Amérique, une association d'hommes d'affaires, une foule d'émigrés de tous les pays, sans communauté de race, de traditions, de souvenirs, jetés éperdument dans la lutte pour le dollar, se sentent tout à coup transportés du désir de lancer des torpilles aux flancs des cuirassés et de faire éclater des mines sous les colonnes ennemies, c'est une preuve que la lutte désordonnée pour la production et l'exploitation des richesses entretient l'usage et le goût de la force brutale, que la violence industrielle engendre la violence militaire, et que les rivalités marchandes allument entre les peuples des haines qui ne peuvent s'éteindre que dans le sang. La fureur coloniale, dont vous parliez tout à l'heure, n'est qu'une des mille formes de cette concurrence tant vantée par nos économistes. Comme l'état féodal l'état capitaliste est un état guerrier. L'ère est ouverte des grandes guerres pour la souveraineté industrielle. Sous le régime actuel de production nationaliste, c'est le canon qui fixera les tarifs, établira les douanes, ouvrira, fermera les marchés. Il n'y a pas d'autre régulateur du commerce et de l'industrie. L'extermination est le résultat fatal des conditions économiques dans lequel se trouve aujourd'hui le monde civilisé....

Le gorgonzola et le stracchino parfumaient la table. Le garçon apportait les bougies armées de fils de fer pour allumer les longs cigares avec paille, chers aux Italiens.

Hippolyte Dufresne, qui depuis quelque temps semblait étranger à la conversation:

--Messieurs, dit-il à voix basse avec une orgueilleuse modestie, notre ami Langelier affirmait tout à l'heure que beaucoup d'hommes ont peur de se déshonorer aux yeux de leurs contemporains en assumant cette horrible immoralité qu'est la morale future. Je n'ai pas eu cette peur et j'ai écrit un petit conte qui n'a pas d'autre mérite que celui, peut-être, de montrer la tranquillité de mon esprit à considérer l'avenir. Je vous demanderai un jour la permission de vous le lire.

--Lisez-le tout de suite, dit Boni en allumant son cigare.

--Vous nous ferez plaisir, ajoutèrent Joséphin Leclerc, Nicole Langelier et M. Goubin.

--Je ne sais si j'ai le manuscrit sur moi, répondit Hippolyte Dufresne.

Et, tirant de sa poche un rouleau de papier, il lut ce qui suit.

V

PAR LA PORTE DE CORNE OU PAR LA PORTE D'IVOIRE

Il était environ une heure du matin. Avant de me coucher, j'ouvris ma fenêtre et j'allumai une cigarette. Le bourdonnement d'un auto qui passait sur l'avenue du Bois de Boulogne traversa le silence. Les arbres rafraîchissaient l'air en secouant leurs têtes sombres. Nul bruit d'insecte, nulle rumeur vivante ne montait du sol stérile de la ville. La nuit était illustrée d'étoiles. Leurs feux, dans la transparence de l'air, mieux que par les autres nuits, apparaissaient diversement colorés. Le plus grand nombre brûlait à blanc. Mais il y en avait de jaunes et d'orangées, comme les flammes des lampes mourantes. Plusieurs étaient bleues et j'en vis une d'un bleu si pâle, si limpide et si doux, que je n'en pouvais détourner ma vue. Je regrette de ne pas savoir comment on l'appelle, mais je m'en console en pensant que les hommes ne donnent pas aux étoiles leur vrai nom.

Songeant que chacune de ces gouttes de lumière éclaire des mondes, je me demande si, comme notre soleil, elles n'éclairent pas aussi d'innombrables souffrances et si la douleur ne remplit pas les abîmes du ciel. Nous ne pouvons juger les mondes que par le nôtre. Nous ne connaissons la vie que dans les formes qu'elle revêt sur la terre et, à supposer même que notre planète soit des moins bonnes, nous n'avons guère de raisons de croire que tout aille bien dans les autres, ni que ce soit un bonheur de naître sous les rayons d'Altaïr, de Betelgeuse ou de l'ardent Sirius, quand nous savons quelle fâcheuse affaire c'est que d'ouvrir les yeux sur la terre à la clarté de notre vieux soleil. Ce n'est pas que je trouve mon sort mauvais, comparé au sort des autres hommes. Je n'ai ni femme ni enfant. Je n'ai ni amour ni maladie. Je ne suis pas très riche, je ne vais pas dans le monde. Je suis donc parmi les heureux. Mais les heureux ont peu de joie. Quel est donc le sort des autres! Les hommes sont vraiment à plaindre. Je n'en fais pas de reproches à la nature: on ne peut pas causer avec elle; elle n'est pas intelligente. Je ne m'en prendrai pas non plus à la société. Il n'y a pas de bon sens à opposer la société à la nature. Il est aussi absurde d'opposer la nature des hommes à la société des hommes que d'opposer la nature des fourmis à la société des fourmis, la nature des harengs à la société des harengs. Les sociétés animales résultent nécessairement de la nature animale. La terre est la planète où l'on mange, la planète de la faim. Les animaux y sont naturellement avides et féroces. Seul, le plus intelligent de tous, l'homme, est avare. L'avarice est jusqu'ici la première vertu des sociétés humaines et le chef-d'oeuvre moral de la nature. Si je savais écrire, j'écrirais un éloge de l'avarice. A la vérité, ce ne serait pas un livre très nouveau. Les moralistes et les économistes l'ont fait cent fois. Les sociétés humaines ont pour fondement auguste l'avarice et la cruauté.

Dans les autres univers, dans ces mondes innombrables de l'éther, en est-il ainsi? Toutes les étoiles que je vois éclairent-elles des hommes? Est-ce qu'on mange, est-ce qu'on s'entre-dévore par l'infini? Ce doute me trouble et je ne puis regarder sans effroi cette rosée de feu suspendue dans le ciel.

Mes pensées peu à peu se font plus douces et plus claires, et l'idée de la vie, dans sa sensualité tour à tour violente et suave, me redevient aimable. Je me dis que parfois la vie est belle. Car sans cette beauté, comment verrions-nous ses laideurs et comment croire que la nature est mauvaise sans croire en même temps qu'elle est bonne?

Depuis quelques instants, les phrases d'une sonate de Mozart suspendent dans l'air leurs colonnes blanches et leurs guirlandes de roses. J'ai pour voisin un pianiste qui joue la nuit du Mozart et du Gluck. Je referme ma fenêtre et tout en faisant ma toilette je réfléchis aux incertains plaisirs que je pourrai me donner demain; et tout à coup je songe que je suis invité, depuis une semaine déjà, à déjeuner au Bois; je crois vaguement me rappeler que c'est pour le jour qui vient. Afin de m'en assurer, je cherche la lettre d'invitation qui est restée ouverte sur ma table. La voici:

16 septembre 1903.

«Mon vieux Dufresne,

Fais-moi le plaisir de venir déjeuner avec... etc., etc., samedi prochain, 23 septembre 1903, etc., etc.»

C'est demain.

Je sonnai mon valet de chambre:

--Jean, vous me réveillerez demain à neuf heures.

Et précisément demain, 23 septembre 1903, j'aurai trente-neuf ans accomplis. D'après ce que j'ai déjà vu en ce monde, je puis me figurer à peu près ce que j'y verrai encore. Ce sera probablement un médiocre spectacle. Je puis prédire à coup sûr les propos de table qui seront tenus demain au restaurant du Bois. Il y sera dit certainement: «Moi je fais du soixante à l'heure.--Blanche a un sale caractère; mais elle ne me trompe pas, ça j'en suis sûr.--Le ministère prend le mot d'ordre des socialistes.--Les petits chevaux, à la longue, c'est rasant. Il n'y a encore que le bac.--Les ouvriers auraient bien tort de se gêner: le gouvernement leur donne toujours raison.--Je te parie qu'Êpingle-d'Or battra Ranavalo. --Moi, ce qui me passe, c'est qu'il ne se trouve pas un général pour balayer toute cette fripouille.--Qu'est-ce que vous voulez? La France est vendue par les Juifs à l'Angleterre et à l'Allemagne.» Voilà ce que j'entendrai demain! Voilà les idées politiques et sociales de mes amis, les arrière-petits-fils de ces bourgeois de Juillet, princes de l'usine et de la forge, rois de la mine, qui surent maîtriser et asservir les forces de la Révolution. Mes amis ne me paraissent pas capables de conserver longtemps l'empire industriel et la puissance politique que leur ont laissés leurs aïeux. Ils ne sont pas très intelligents, mes amis. Ils n'ont pas beaucoup travaillé de la tête. Moi non plus. Jusqu'ici je n'ai pas fait grand'chose dans la vie. Je suis comme eux un oisif et un ignorant. Je ne me sens capable de rien et si je n'ai pas leur vanité, si ma cervelle n'est pas garnie de toutes les sottises qui encombrent la leur, si je n'ai pas, comme eux, la haine et la peur des idées, cela tient à une circonstance particulière de ma vie. Mon père, gros industriel et député conservateur, m'a donné, quand j'avais dix-sept ans, un jeune répétiteur timide et silencieux, qui avait l'air d'une fille. En me préparant au baccalauréat, il organisait la Révolution sociale en Europe. Il était d'une douceur charmante. On l'a beaucoup mis en prison. Il est maintenant député. Je lui copiais ses appels au prolétariat international. Il me fit lire toute la bibliothèque socialiste. Il m'enseigna des choses qui toutes n'étaient pas croyables; mais il me fit ouvrir les yeux sur ce qui se passait autour de moi; il me démontra que tout ce que notre société honore est méprisable et que tout ce qu'elle méprise est estimable. Il me poussait à la révolte. Je conclus au contraire de ses démonstrations qu'il faut respecter le mensonge et vénérer l'hypocrisie, comme les deux plus sûrs appuis de l'ordre public. Je restai conservateur. Mais mon âme s'emplit de dégoût.

Tandis que je m'endors, presque imperceptibles, ça et là, quelques phrases de Mozart me parviennent encore et me font songer à des temples de marbre dans des feuillages bleus.

Il faisait grand jour quand je me réveillai. Je m'habillai beaucoup plus vite qu'à l'ordinaire. Ignorant moi-même la cause de cette hâte,


Sur la pierre blanche - 20/26

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