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- Sur la pierre blanche - 26/26 -


--Vous n'avez plus de religion?

--Nous en avons au contraire un grand nombre et quelques-unes assez nouvelles. Pour ne parler que de la France, nous avons la religion de l'humanité, le positivisme, le christianisme et le spiritisme. Dans certaines contrées, il reste des catholiques, mais peu nombreux et divisés en plusieurs sectes, à la suite des schismes qui se produisirent au XXe sièicle, quand l'Église fut séparée de l'État. Il n'y a plus de pape depuis longtemps.

--Tu te trompes, dit Michel. Il y a encore un pape. Le hasard me l'a fait connaître. C'est Pie XXV, teinturier, _via dell' Orso_, à Rome.

--Comment! m'écriai-je, le pape est teinturier?

--Qu'y a-t-il de surprenant à cela? Il faut bien qu'il ait un métier, comme tout le monde.

--Mais son Église?

--Il est reconnu par quelques milliers de personnes, en Europe.

A ces mots, nous nous séparâmes. Michel m'avertit que je trouverais un logis dans le voisinage et que Chéron m'y conduirait en rentrant chez elle.

La nuit était éclairée par une lumière d'opale, pénétrante en même temps et douce. Le feuillage en recevait l'éclat de l'émail. Je marchais à côté de Chéron.

Je l'observais. Ses chaussures plates donnaient à sa démarche de la solidité, à son corps de l'aplomb et, bien que ses vêtements d'homme la fissent paraître plus petite qu'elle n'était, bien qu'elle eût une main dans la poche, son allure, toute simple, ne manquait pas de fierté. Elle regardait librement à droite et à gauche. C'est la première femme à qui je voyais cet air de curiosité tranquille et de flânerie amusée. Ses traits avaient, sous le béret, de la finesse et de l'accent. Elle m'irritait et me charmait. Je craignais qu'elle ne me trouvât bête et ridicule. Tout au moins, il était visible que je lui inspirais une extrême indifférence. Pourtant elle me demanda tout à coup quel était mon état. Je répondis au hasard que j'étais électricien.

--Moi aussi, me dit-elle.

J'arrêtai prudemment la conversation.

Des sons inouïs remplissaient l'air nocturne de leur bruit tranquille et régulier, que j'écoutais avec effroi comme la respiration du génie monstrueux de ce monde nouveau.

A mesure que je l'observais davantage, je me sentais pour l'électricienne un goût qu'une pointe d'antipathie avivait.

--Alors, lui dis-je tout à coup, vous avez réglé scientifiquement l'amour, et c'est une affaire qui ne trouble plus personne.

--Tu te trompes, me répondit-elle. Sans doute nous n'en sommes plus à l'imbécillité furieuse de l'ère close, et le domaine entier de la physiologie humaine est désormais affranchi des barbaries légales et des terreurs théologiques. Nous ne nous faisons plus une fausse et cruelle idée du devoir. Mais les lois qui règlent l'attrait des corps pour les corps nous restent mystérieuses. Le génie de l'espèce est ce qu'il fut et ce qu'il sera toujours, violent et capricieux. Aujourd'hui comme autrefois l'instinct est plus fort que la raison. Notre supériorité sur les anciens est moins de le savoir que de le dire. Nous avons en nous une force capable de créer les mondes, le désir, et tu veux que nous puissions la régler. C'est trop nous demander. Nous ne sommes plus des barbares. Nous ne sommes pas encore des sages. La collectivité ignore totalement tout ce qui concerne les rapports des sexes. Ces rapports sont ce qu'ils peuvent, tolérables le plus souvent, rarement délicieux, parfois horribles. Mais ne crois pas, camarade, que l'amour ne trouble plus personne.

Il m'était impossible de discuter des idées si étranges. J'amenai la conversation sur le caractère des femmes. Chéron en vint à me dire qu'il y en avait de trois sortes, les amoureuses, les curieuses et les indifférentes. Je lui demandai alors de quelle sorte elle était.

Elle me regarda avec un peu de hauteur et me dit:

--Il y a aussi plusieurs sortes d'hommes. Il y a d'abord les impertinents...

Ce mot me la fit paraître beaucoup plus contemporaine qu'il ne m'avait semblé jusque-là. C'est pourquoi je me mis à lui tenir le langage qui m'était habituel dans de semblables occasions. Et après plusieurs paroles futiles et frivoles:

--Voulez-vous m'accorder une faveur? Dites-moi votre petit nom.

--Je n'en ai pas.

Elle vit que cela me semblait disgracieux. Car elle reprit un peu piquée:

--Penses-tu qu'une femme ne puisse plaire que si elle a un petit nom, comme les dames d'autrefois, un nom de baptême, Marguerite, Thérèse ou Jeanne?

--Vous me prouvez bien le contraire.

Je cherchai son regard et ne le trouvai pas. Elle avait l'air de n'avoir pas entendu. Je n'en pouvais douter: elle était coquette. J'étais ravi. Je lui dis que je la trouvais charmante, que je l'aimais, et je le lui redis. Elle m'en laissa tout le temps et me demanda après:

--Qu'est-ce que cela veut dire?

Je devins pressant.

Elle me le reprocha:

--Ce sont des manières de sauvage.

--Je vous déplais.

--Je ne dis pas cela.

--Chéron! Chéron! est-ce qu'il vous en coûterait beaucoup de...

Nous nous assîmes sur un banc ombragé par un orme. Je lui pris la main, la portai à mes lèvres... Tout à coup, je ne sentis, ne vis plus rien, et je me trouvai couché dans mon lit. Je me frottai les yeux, que piquait la lumière matinale, et je reconnus mon valet de chambre qui, dressé devant moi, l'air stupide, me disait:

--Monsieur, il est neuf heures. Monsieur m'a dit de réveiller monsieur à neuf heures. Je viens dire à monsieur qu'il est neuf heures.

VI

Quand Hippolyte Dufresne eut achevé sa lecture, ses amis lui adressèrent les félicitations convenables.

Nicole Langelier, lui appliquant les paroles de Critias à Triéphon:

--Tu sembles, lui dit-il, avoir dormi sur la pierre blanche, au milieu du peuple des songes, puisque tu as fait un si long rêve durant une nuit si courte.

--Il n'est pas probable, dit Joséphin Leclerc, que l'avenir soit tel que vous l'avez vu. Je ne souhaite pas l'avènement du socialisme, mais je ne le crains pas. Le collectivisme au pouvoir serait tout autre chose qu'on ne s'imagine. Qui donc a dit, reportant sa pensée au temps de Constantin et des premières victoires de l'Église: «Le christianisme triomphe. Mais il triomphe aux conditions imposées par la vie à tous les partis politiques et religieux. Tous, quels qu'ils soient, ils se transforment si complètement dans la lutte, qu'après la victoire, il ne leur reste d'eux-mêmes que leur nom et quelques symboles de leur pensée perdue.»

--Faut-il donc renoncer à connaître l'avenir? demanda M. Goubin.

Mais Giacomo Boni, qui en creusant quelques pieds de terre était descendu de l'époque actuelle à l'âge de la pierre:

--En somme l'humanité change peu, dit-il. Ce qui sera c'est ce qui fut.

--Sans doute, répliqua Jean Boilly, l'homme, ou ce que nous appelons l'homme, change peu. Nous appartenons à une espèce définie. L'évolution de l'espèce est forcément comprise dans la définition de l'espèce. Elle ne comporte pas d'infinies metamorphoses. On ne peut concevoir l'humanité après sa transformation. Une espèce transformée est une espèce disparue. Mais quelle raison avons-nous de croire que l'homme est le terme de l'évolution de la vie sur la terre? Pourquoi supposer que sa naissance a épuisé les forces créatrices de la nature, et que la mère universelle des flores et des faunes, après l'avoir formé, devint à jamais stérile? Un philosophe naturaliste, qui ne s'effraie point de sa propre pensée, H.-G. Wells, a dit: «L'homme n'est pas final.» Non, l'homme n'est ni le principe ni la fin de la vie terrestre. Avant lui, sur le globe, des formes animées se multiplièrent au fond des mers, dans le limon des plages, dans les forêts, les lacs, les prairies et sur les montagnes chevelues. Après lui des formes nouvelles se développeront encore. Une race future, sortie, peut-être de la nôtre, n'ayant, peut-être, avec nous aucun lien d'origine, nous succédera dans l'empire de la planète. Ces nouveaux génies de la terre nous ignoreront ou nous mépriseront. Les monuments de nos arts, s'ils en découvrent des vestiges, n'auront point de sens pour eux. Dominateurs futurs, dont nous ne pouvons pas plus deviner l'esprit, que le palaeopithèque des monts Siwalik n'a pu pressentir la pensée d'Aristote, de Newton et de Poincaré.

FIN


Sur la pierre blanche - 26/26

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