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- Sur la pierre blanche - 5/26 -


dans la mer ou se brisa contre les rochers. On ne l'a jamais revu.

--Sans doute, reprit Lollius, la Vénus de Cnide passe en beauté toutes les autres. Mais l'ouvrier qui sculpta celle de tes jardins, ô Gallion, savait amollir le marbre. Vois ce Faune; il rit, la salive mouille ses dents et ses lèvres; ses joues ont la fraîcheur des pommes; tout son corps brille de jeunesse. Pourtant, à ce Faune je préfère cette Vénus.

Apollodore leva la main droite et dit:

--Très doux Lollius, réfléchis un moment et tu reconnaîtras qu'une telle préférence est pardonnable à un ignorant qui suit ses instincts et ne raisonne pas, mais qu'elle n'est pas permise à un sage comme toi. Cette Vénus ne peut être aussi belle que ce Faune, car le corps de la femme a moins de perfection que celui de l'homme et la copie d'une chose moins parfaite ne saurait égaler en beauté la copie d'une chose plus parfaite. Et l'on ne peut douter, ô Lollius, que le corps de la femme ne soit moins beau que celui de l'homme, puisqu'il contient une âme moins belle. Les femmes sont vaines, querelleuses, occupées de niaiseries, incapables de hautes pensées et de grandes actions, et souvent la maladie trouble leur intelligence.

--Pourtant, fit observer Gallion, dans Rome comme dans Athènes, des vierges, des mères ont été jugées dignes de présider aux choses sacrées et de porter les offrandes sur les autels. Bien plus! les dieux ont choisi parfois des vierges pour rendre leurs oracles ou révéler l'avenir aux hommes. Cassandre a ceint son front des bandelettes d'Apollon et prophétisé la ruine des Troyens. Juturna, que l'amour d'un dieu rendit immortelle, fut commise à la garde des fontaines de Rome.

--Il est vrai, répliqua Apollodore. Mais les dieux vendent cher aux vierges le privilège d'expliquer leurs volontés et d'annoncer l'avenir. En même temps qu'ils leur donnent de voir ce qui est caché, ils leur ôtent la raison et les rendent furieuses. Au reste, je t'accorde, ô Gallion, que certaines femmes sont meilleures que certains hommes et que certains hommes sont moins bons que certaines femmes. Cela tient à ce que les deux sexes ne sont pas aussi distincts l'un de l'autre et séparés que l'on croit et que, tout au contraire, il y a de l'homme dans beaucoup de femmes et de la femme dans beaucoup d'hommes. Voici comment on explique ce mélange:

»Les ancêtres des hommes qui habitent aujourd'hui la terre sortirent des mains de Prométhée qui, pour les former, pétrit l'argile, comme font les potiers. Il ne se borna pas à façonner de ses mains un couple unique. Trop prévoyant et trop industrieux pour se résoudre à faire sortir d'une seule semence et d'un seul vase toute la race humaine, il entreprit au contraire de fabriquer lui-même une multitude de femmes et d'hommes, afin d'assurer tout de suite à l'humanité l'avantage du nombre. Pour mieux conduire un travail si difficile, il modela d'abord séparément toutes les parties qui devaient composer les corps aussi bien mâles que féminins. Il fit autant de poumons, de foies, de coeurs, de cerveaux, de vessies, de rates, d'intestins, de matrices, de vulves et de pénis qu'il était nécessaire et fabriqua enfin avec un art subtil et en quantité suffisante tous les organes au moyen desquels les humains pussent parfaitement respirer, se nourrir et se reproduire. Il n'oublia ni les muscles, ni les tendons, ni les os, ni le sang, ni les humeurs. Enfin il tailla des peaux, se réservant de mettre dans chacune, comme dans un sac, les choses nécessaires. Toutes ces pièces d'hommes et de femmes étaient achevées et il ne restait plus qu'à les assembler quand Prométhée fut invité à souper chez Bacchus. Il s'y rendit et, le front ceint de rosés, vida trop souvent la coupe du dieu. C'est en chancelant qu'il regagna son atelier. Le cerveau tout obscurci des fumées du vin, l'oeil trouble, les mains mal assurées, il se remit à l'oeuvre, pour notre malheur. Distribuer les organes aux humains lui semblait un jeu. Il ne savait ce qu'il faisait et goûtait, quoi qu'il fit, un parfait contentement. À tout instant il donnait à une femme, par mégarde, ce qui convenait à un homme, et à un homme ce qui convenait à une femme.

»De la sorte, nos premiers parents furent composés de morceaux disparates, qui ne s'accordaient pas bien les uns avec les autres. S'étant accouplés à leur gré ou par hasard, ils produisirent des êtres incohérents comme eux. C'est ainsi que, par la faute du Titan, nous voyons tant de femmes viriles et d'hommes efféminés. C'est ce qui explique également les contradictions qu'on rencontre dans le plus ferme caractère et comment l'esprit le plus résolu se dément à toute heure. Et c'est pourquoi enfin nous sommes tous en guerre avec nous-mêmes.

Lucius Cassius condamna ce mythe parce qu'il n'enseignait pas à l'homme à se vaincre lui-même et qu'il l'induisait au contraire à céder à la nature.

Gallion fit observer que les poètes et les philosophes retraçaient diversement l'origine du monde et la création des hommes.

--Il ne faut pas croire trop aveuglément aux fables que content les Grecs, dit-il, ni tenir pour véritable, ô Apollodore, ce qu'ils rapportent notamment des pierres jetées par Pyrrha. Les philosophes ne s'accordent point entre eux sur le principe du monde et nous laissent incertains si la terre fut produite par l'eau, par l'air, ou, comme il est plus croyable, par le feu subtil. Mais les Grecs veulent tout savoir et forgent d'ingénieux mensonges. Qu'il est meilleur d'avouer notre ignorance! Le passé nous est caché comme l'avenir; nous vivons entre deux nuées épaisses, dans l'oubli de ce qui fut et l'incertitude de ce qui sera. Et pourtant la curiosité nous tourmente de connaître les causes des choses et une ardente inquiétude nous excite à méditer les destinées de l'homme et du monde.

--Il est vrai, soupira Cassius, que nous nous appliquons sans cesse à pénétrer l'impénétrable avenir. Nous y travaillons de toutes nos forces et par toutes sortes de moyens. Nous croyons y parvenir tantôt par la méditation, tantôt par la prière et l'extase. Les uns consultent les oracles des dieux, les autres, ne craignant pas de faire ce qui n'est pas permis, interrogent les divinateurs de Chaldée ou tentent les sorts babyloniens. Curiosité impie et vaine! Car de quoi nous servirait la connaissance des choses futures, puisqu'elles sont inévitables? Pourtant les sages, plus encore que le vulgaire, éprouvent le désir de percer l'avenir et de s'y jeter pour ainsi dire. C'est sans doute parce qu'ils espèrent de la sorte échapper au présent, qui leur apporte tant de tristesses et de dégoûts. Comment les hommes d'aujourd'hui ne seraient-ils pas aiguillonnés du désir de fuir leur temps misérable? Nous vivons dans un âge fréquent en lâchetés, abondant en igniominies, fertile en crimes.

Cassius déprécia longtemps encore l'époque où il vivait. Il se plaignit que les Romains, déchus de leurs antiques vertus, ne prissent plus plaisir qu'à manger des huîtres du Lucrin et des oiseaux du Phase, et n'eussent plus de goût que pour des mimes, des cochers et des gladiateurs. Il sentait douloureusement le mal dont souffrait l'Empire, le luxe insolent des grands, la basse avidité des clients, la dépravation féroce de la multitude.

Gallion et son frère l'approuvèrent. Ils aimaient la vertu. Pourtant, ils n'avaient rien de commun avec les vieux patriciens qui, sans autre souci que d'engraisser leurs porcs et d'accomplir les rites sacrés, conquirent le monde pour la bonne gestion de leurs métairies. Cette noblesse d'étable, instituée par Romulus et par Brutus, était depuis longtemps éteinte. Les familles patriciennes, créées par le divin Julius et par l'empereur Auguste, n'avaient point duré. Des hommes intelligents, venus de toutes les provinces de l'Empire, occupaient leur place. Romains à Rome, ils n'étaient nulle part étrangers. Ils l'emportaient de beaucoup sur les vieux Céthégus par les élégances de l'esprit et les sentiments humains. Ils ne regrettaient pas la république; ils ne regrettaient pas la liberté, dont le souvenir était mêlé pour eux à celui des proscriptions et des guerres civiles. Ils honoraient Caton comme le héros d'un autre âge, sans désirer de revoir une si haute vertu se dresser sur de nouvelles ruines. Ils considéraient l'époque d'Auguste et les premières années de Tibère comme le temps le plus heureux que le monde eût jamais connu, puisque l'âge d'or n'avait existé que dans l'imagination des poètes. Et ils s'étonnaient douloureusement que ce nouvel ordre de choses, qui promettait au genre humain une longue félicité, eût si vite apporté à Rome des hontes inouïes et des tristesses inconnues même aux contemporains de Marius et de Sylla. Ils avaient vu, durant la folie de Caïus, les meilleurs citoyens marqués au fer rouge, condamnés aux mines, aux travaux des chemins, aux bêtes, les pères forcés d'assister au supplice de leurs enfants, et des hommes d'une vertu éclatante, comme Crémutius Cordus pour priver le tyran de leur mort, se laisser mourir de faim. A la honte de Rome, Caligula ne respectait ni ses soeurs, ni aucune des femmes les plus illustres. Et, ce qui indignait ces rhéteurs et ces philosophes autant que le viol des matrones et le meurtre des meilleurs citoyens, c'étaient les crimes de Caïus contre l'éloquence et les lettres. Ce furieux avait conçu le dessein d'anéantir les poèmes d'Homère et il faisait enlever de toutes les bibliothèques les écrits, les portraits, les noms de Virgile et de Tite-Live. Enfin Gallion ne lui pardonnait pas d'avoir comparé le style de Sénèque à un mortier sans ciment.

Ils craignaient un peu moins Claudius, mais ils le méprisaient peut-être davantage. Ils raillaient sa tète de citrouille et sa voix de veau marin. Ce vieux savant n'était pas un monstre de méchanceté. Ils n'avaient guère à lui reprocher que sa faiblesse. Mais, dans l'exercice du pouvoir souverain, cette faiblesse était parfois aussi cruelle que la cruauté de Caïus. Ils avaient aussi contre lui des griefs domestiques. Si Caïus s'était moqué de Sénèque, Claudius l'avait exilé dans l'île de Corse. Il est vrai qu'il l'avait ensuite rappelé à Rome et revêtu des ornements de la préture. Mais ils ne lui étaient point reconnaissants d'avoir exécuté de la sorte un ordre d'Agrippine, ignorant lui-même ce qu'il ordonnait. Indignés mais patients, ils s'en reposaient sur l'impératrice de la fin du vieillard et du choix du nouveau prince. Mille bruits couraient à la honte de la fille impudique et cruelle de Germanicus. Ils n'y prêtaient pas l'oreille, et célébraient les vertus de cette femme illustre à qui les Sénèques devaient le terme de leurs disgrâces et l'accroissement de leurs honneurs. Comme il arrive souvent, leurs convictions étaient d'accord avec leurs intérêts. Une douloureuse expérience de la vie publique n'avait pas ébranlé leur confiance dans le régime fondé par le divin Auguste, affermi par Tibère et dans lequel ils remplissaient de hautes fonctions. Pour réparer les maux causés par les maîtres de l'Empire, ils comptaient sur un nouveau maître.

Gallion tira d'un pli de sa toge un rouleau de papyrus.

--Chers amis, dit-il, j'ai appris ce matin par des lettres de Rome que notre jeune prince a reçu en mariage Octavie, fille de César.

Un murmure favorable accueillit cette nouvelle.

--Certes, poursuivit Gallion, nous devons nous féliciter d'une union grâce à laquelle le prince, joignant à ses premiers titres ceux d'époux et de gendre, marche désormais l'égal de Britannicus. Mon frère Sénèque ne cesse de me vanter dans ses lettres l'éloquence et la douceur de son élève, qui illustre sa jeunesse en plaidant au Sénat devant l'empereur. Il n'a pas encore accompli sa seizième année et il a déjà gagné la cause de trois villes coupables ou malheureuses, Ilion, Bologne, Apamée.


Sur la pierre blanche - 5/26

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