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- Le Lutrin - 6/8 -


Se rallongent déjà, toujours d'encre noircies ; Et ses ruses, perçant et digues et remparts, Par cent brèches déjà rentrent de toutes parts.

Le vieillard humblement l'aborde et le salue, Et faisant, avant tout, briller l'or à sa vue : Reine des longs procès, dit-il, dont le savoir Rend la force inutile, et les lois sans pouvoir, Toi, pour qui dans le Mans le laboureur moissonne, Pour qui naissent à Caen tous les fruits de l'automne : Si, dès mes premiers ans, heurtant tous les mortels, L'encre a toujours pour loi coulé sur tes autels, Daigne encor me connaître en ma saison dernière ; D'un prélat qui t'implore exauce la prière. Un rival orgueilleux, de sa gloire offensé, A détruit le lutrin par nos mains redressé. Epuise en sa faveur ta science fatale : Du digeste et du code ouvre-nous le dédale; Et montre-nous cet art, connu de tes amis, Qui, dans ses propres lois, embarrasse Thémis.

La Sibylle, à ces mots, déjà hors d'elle-même, Fait lire sa fureur sur son visage blême, Et, pleine du démon qui la vient oppresser, Par ces mots étonnants tâche à le repousser.

Chantres, ne craignez plus une audace insensée. Je vois, je vois au choeur la masse replacée : Mais il faut des combats. Tel est l'arrêt du sort, Et surtout évitez un dangereux accord.

Là bornant son discours, encor tout écumante, Elle souffle aux guerriers l'esprit qui la tourmente ; Et dans leurs coeurs brûlants de la soif de plaider Verse l'amour de nuire, et la peur de céder.

Pour tracer à loisir une longue requête, A retourner chez soi leur brigade s'apprête. Sous leurs pas diligents le chemin disparaît, Et le pilier, loin d'eux, déjà baisse et décroît.

Loin du bruit cependant les chanoines à table Immolent trente mets à leur faim indomptable. Leur appétit fougueux, par l'objet excité, Parcourt tous les recoins d'un monstrueux pâté ; Par le sel irritant la soif est allumée : Lorsque d'un pied léger la prompte Renommée, Semant partout l'effroi, vient au chantre éperdu Conter l'affreux détail de l'oracle rendu. Il se lève, enflammé de muscat et de bile, Et prétend à son tour consulter la Sibylle. Evrard a beau gémir du repas déserté, Lui-même est au barreau par le nombre emporté. Par les détours étroits d'une barrière oblique, Ils gagnent les degrés, et le perron antique Où sans cesse, étalant bons et méchants écrits, Barbin vend aux passants les auteurs à tout prix.

Là le chantre à grand bruit arrive et se fait place, Dans le fatal instant que, d'un égale audace, Le prélat et sa troupe , à pas tumultueux, Descendaient du palais l'escalier tortueux. L'un et l'autre rival, s'arrêtant au passage, Se mesure des yeux, s'observe, s'envisage ; Une égale fureur anime les esprits : Tels deux fougueux taureaux, de jalousie épris Auprès d'une génisse au front large et superbe Oubliant tous les jours le pâturage et l'herbe, A l'aspect l'un de l'autre, embrasés, furieux, Déjà le front baissé, se menacent des yeux. Mais Evrard, en passant coudoyé par Boirude, Ne sait point contenir son aigre inquiétude ; Il entre chez Barbin, et, d'un bras irrité, Saisissant du Cyrus un volume écarté, Il lance au sacristain le tome épouvantable. Boirude fuit le coup : le volume effroyable Lui rase le visage, et, droit dans l'estomac, Va frapper en sifflant l'infortuné Sidrac. Le vieillard, accablé de l'horrible Artamène, Tombe aux pieds du prélat, sans pouls et sans haleine. Sa troupe le croit mort, et chacun empressé Se croit frappé du coup dont il le voit blessé. Aussitôt contre Evrard vingt champions s'élancent ; Pour soutenir leur choc les chanoine s'avancent. La Discorde triomphe, et du combat fatal Par un cri donne en l'air l'effroyable signal.

Chez le libraire absent tout entre, tout se mêle : Les livres sur Evrard fondent comme la grêle Qui, dans un grand jardin, à coups impétueux, Abat l'honneur naissant des rameaux fructueux. Chacun s'arme au hasard du livre qu'il rencontre : L'un tient l'Edit d'amour, l'autre en saisit la Montre ; L'un prend le seul Jonas qu'on ait vu relié ; L'autre un Tasse français, en naissant oublié. L'élève de Barbin, commis à la boutique, veut en vain s'opposer à leur fureur gothique : Les volumes, sans choix à la tête jetés, Sur le perron poudreux volent de tous côtés : Là, près d'un Guarini, Térence tombe à terre ; Là, Xénophon dans l'air heurte contre un la Serre, Oh ! que d'écrits obscurs, de livres ignorés, Furent en ce grand jour de la poudre tirés ! Vous en fûtes tirés, Almerinde et Simandre : Et toi, rebut du peuple, inconnu Caloandre, Dans ton repos, dit-on, saisi par Gaillerbois, Tu vis le jour alors pour la première fois. Chaque coup sur la chair laisse une meurtrissure : Déjà plus d'un guerrier se plaint d'une blessure. D'un le Vayer épais Giraut est renversé : Marineau, d'un Brébeuf à l'épaule blessé, En sent par tout le bras une douleur amère, Et maudit le Pharsale aux provinces si chère. D'un Pinchêne in-quarto Dodillon étourdi A longtemps le teint pâle et le coeur affadi. Au plus fort du combat le chapelain Garagne, Vers le sommet du front atteint d'un Charlemagne, (Des vers de ce poème effet prodigieux)! Tout prêt à s'endormir, bâille, et ferme les yeux. A plus d'un combattant la Clélie est fatale : Girou dix fois par elle éclate et se signale. Mais tout cède aux efforts du chanoine Fabri. Ce guerrier, dans l'église aux querelles nourri, Est robuste de corps, terrible de visage, Et de l'eau dans son vin n'a jamais su l'usage. Il terrasse lui seul et Guilbert et Grasset, Et Gorillon la basse, et Grandin le fausset, Et Gerbais l'agréable, et Guerin l'insipide.

Des chantres désormais la brigade timide S'écarte, et du palais regagne les chemins : Telle, à l'aspect d'un loup, terreur des champs voisins, Fuit d'agneaux effrayés une troupe bêlante ; Ou tels devant Achille, aux campagnes de Xanthe, Les Troyens se sauvaient à l'abri de leurs tours, Quand Brontin à Boirude adresse ce discours :

Illustre porte-croix, par qui notre bannière N'a jamais en marchant fait un pas en arrière, Un chanoine lui seul triomphant du prélat Du rochet à nos yeux ternira-t-il l'éclat ? Non, non : pour te couvrir de sa main redoutable, Accepte de mon corps l'épaisseur favorable. Viens, et, sous ce rempart, à ce guerrier hautain Fais voler ce Quinault qui me reste à la main. A ces mots, il lui tend le doux et tendre ouvrage. Le sacristain, bouillant de zèle et de courage, Le prend, se cache, approche, et, droit entre le syeux, Frappe du noble écrit l'athlète audacieux. Mais c'est pour l'ébranler une faible tempête, Le livre sans vigueur mollit contre sa tête. Le chanoine les voit, de colère embrasé : Attendez, leur dit-il, couple lâche et rusé, Et jugez si ma main, aux grands exploits novice, Lance à mes ennemis un livre qui mollisse. A ces mots il saisit un vieil Infortiat, Grossi des visions d'Accurse et d'Alciat, Inutile ramas de gothique écriture, Dont quatre ais mal unis formaient la couverture, Entouré à demi d'un vieux parchemin noir, Où pendait à trois clous un reste de fermoir. Sur l'ais qui le soutient auprès d'un Avicenne, Deux des plus forts mortels l'ébranleraient à peine : Le chanoine pourtant l'enlève sans effort, Et, sur le couple pâle et déjà demi-mort, Fait tomber à deux mains l'effroyable tonnerre. Les guerriers de ce coup vont mesurer la terre, Et, du bois et des clous meurtris et déchirés, Longtemps, loin du perron, roulent sur les degrés.

Au spectacle étonnant de leur chute imprévue, Le prélat pousse un cri qui pénètre la nue. Il maudit dans son coeur le démon des combats, Et de l'horreur du coup il recule six pas. Mais bientôt rappelant son antique prouesse Il tire du manteau sa dextre vengeresse ; Il part, et, de ses doigts saintement allongés, Bénit tous les passants, en deux files rangés. Il sait que l'ennemi, que ce coup va surprendre, Désormais sur ses pieds ne l'oserait attendre, Et déjà voit pour lui tout ce peuple en courroux Crier aux combattants : Profanes, à genoux ! Le chantre, qui de loin voit approcher l'orage, Dans son coeur éperdu cherche en vain du courage : Sa fierté l'abandonne, il tremble, il cède, il fuit. Le long des sacrés murs sa brigade le suit : Tout s'écarte à l'instant ; mais aucun n'en réchappe ; Partout le doigt vainqueur les suit et les rattrape. Evrard seul, en un coin prudemment retiré, Se croyait à couvert de l'insulte sacré : Mais le prélat vers lui fait une marche adroite, Il l'observe de l'oeil ; et tirant vers la droite, Tout d'un coup tourne à gauche, et d'un bras fortuné Bénit subitement le guerrier consterné. Le chanoine, surpris de la foudre mortelle, Se dresse, et lève en vain une tête rebelle ; Sur ses genoux tremblants il tombe à cet aspect, Et donne à la frayeur ce qu'il doit au respect. Dans le temple aussitôt le prélat plein de gloire Va goûter les doux fruits de sa sainte victoire ;


Le Lutrin - 6/8

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