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- Cheri - 10/27 -


--Madame Léa, après vous ce chapeau-là, quand vous le jetterez? mendia la vieille Aldonza. Madame Charlotte, vous vous souvenez, votre bleu? Il m'a fait deux ans. Baronne, quand vous aurez fini de faire de l'oeil à Madame Léa, vous me donnerez des cartes?

--Voilà, ma mignonne, en vous les souhaitant heureuses!"

Léa se tint un moment sur le seuil du hall, puis descendit dans le jardin. Elle cueillit une rose de Bengale qui s'effeuilla, écouta le vent dans le bouleau, les tramways de l'avenue, le sifflet d'un train de Ceinture. Le banc où elle s'assit était tiède et elle ferma les yeux, laissant le soleil lui chauffer les épaules. Quand elle rouvrit les yeux, elle tourna la tête précipitamment vers la maison, avec la certitude qu'elle allait voir Chéri debout sur le seuil du hall, appuyé de l'épaule à la porte....

"Qu'est-ce que j'ai?" se demanda-t-elle.

Des éclats de rire aigus, un petit brouhaha d'accueil dans le hall, la mirent debout, un peu tremblante.

"Est-ce que je deviendrais nerveuse?"

"Ah! les voilà, les voilà", trompettait Mme Peloux.

Et la forte voix de basse de la baronne scandait :

"Le p'tit ménage! Le p'tit ménage!"

Léa frémit, courut au seuil et s'arrêta : elle avait, devant elle, la vieille Lili et son amant adolescent, le prince Ceste, qui venaient d'arriver.

Peut-être soixante-dix ans, un embonpoint d'eunuque corseté,--on avait coutume de dire de la vieille Lili qu' "elle passait les bornes" sans préciser de quelles bornes il s'agissait. Une éternelle gaieté enfantine éclairait son visage, rond, rose, fardé, où les gros yeux et la très petite bouche, fine et rentrée, coquetaient sans honte. La vieille Lili suivait la mode, scandaleusement. Une jupe à raies, bleu révolution et blanc, contenait le bas de son corps, un petit spencer bleu béait sur un poitrail nu, à peau gaufrée de dindon coriace; un renard argenté ne cachait pas le cou nu, en pot de fleurs, un cou large comme un ventre et qui avait aspiré le menton....

"C'est effroyable", pensa Léa. Elle ne pouvait détacher son regard de quelque détail particulièrement sinistre, le "breton" de feutre blanc, par exemple, gaminement posé en arrière sur la perruque de cheveux courts châtain rosé, ou bien le collier de perles, tantôt visible et tantôt enseveli dans une profonde ravine qui s'était autrefois nommée "collier de Vénus"....

"Léa, Léa, ma petite copine!" s'écria la vieille Lili en se hâtant vers Léa. Elle marchait difficilement sur des pieds tout ronds et enflés, ligotés de cothurnes et de barrettes à boucles de pierreries, et s'en congratula la première :

"Je marche comme un petit canard! c'est un genre bien à moi! Guido, ma folie, tu reconnais Mme de Lonval? Ne la reconnais pas trop, ou je te saute aux yeux...."

Un enfant mince à figure italienne, vastes yeux vides, menton effacé et faible, baisa vite la main de Léa et rentra dans l'ombre, sans mot dire. Lili le happa au passage et lui plaqua la tête contre son poitrail grenu, en prenant l'assistance à témoin.

"Savez-vous ce que c'est, Madame, savez-vous ce que c'est? C'est mon grand amour, ça, Mesdames!

--Tiens-toi, Lili, conseilla la voix mâle de Mme de la Berche.

--Pourquoi donc? Pourquoi donc? dit Charlotte Peloux.

--Par propreté, dit la baronne.

--Baronne, tu n'es pas aimable! Sont-ils gentils, tous les deux! Ah! soupira-t-elle, ils me rappellent mes enfants.

--J'y pensais, dit Lili avec un rire ravi. C'est notre lune de miel aussi, à nous deux Guido! On vient pour savoir des nouvelles de l'autre jeune ménage! On vient pour se faire raconter tout."

Mme Peloux devint sévère :

"Lili, tu ne comptes pas sur moi pour te raconter des grivoiseries, n'est-ce pas?

--Si, si, si, s'écria Lili en battant des mains. Elle essaya de sautiller, mais parvint seulement à soulever un peu ses épaules et ses hanches. C'est comme ça qu'on m'a, c'est comme ça qu'on me prend! Le péché de l'oreille! On ne me corrigera pas. Cette petite canaille-là en sait quelque chose!"

L'adolescent muet, mis en cause, n'ouvrit pas les lèvres. Ses prunelles noires allaient et venaient sur le blanc de ses yeux comme des insectes effarés. Léa, figée, regardait.

"Madame Charlotte nous a raconté la cérémonie, bêla Mme Aldonza. Sous la fleur d'oranger la jeune dame Peloux était un rêve.

--Une madone! Une madone! rectifia Charlotte Peloux de tous ses poumons, soulevée par un saint délire. Jamais, jamais on n'avait vu un spectacle pareil! Mon fils marchait sur des nuées! Sur des nuées!... Quel couple! Quel couple!

--Sous la fleur d'oranger... tu entends, ma folie? murmura Lili.... Dis donc, Charlotte, et notre belle-mère? Marie-Laure?"

L'oeil impitoyable de Mme Peloux étincela.

"Oh! elle.... Déplacée, absolument déplacée.... Tout en noir collant, comme une anguille qui sort de l'eau; les seins, le ventre, on lui voyait tout! tout!

--Mâtin! grommela la baronne de la Berche avec une furie militaire.

--Et cet air de se moquer du monde, cet air d'avoir tout le temps du cyanure dans sa poche et un demi-setier de chloroforme dans son réticule! Enfin, déplacée, voilà le mot! Elle a donné l'impression de n'avoir que cinq minutes à elle--à peine la bouche essuyée : "Au revoir, Edmée, au revoir, Fred" et la voilà partie!"

La vieille Lili haletait, assise sur le bord d'un fauteuil, sa petite bouche d'aïeule, aux coins plissés, entrouverte :

"Et les conseils? jeta-t-elle.

--Quels conseils?

--Les conseils,--ô ma folie, tiens-moi la main!--les conseils à la jeune mariée? Qui les lui a donnés?"

Charlotte Peloux la toisa d'un air offensé.

"Ça se faisait peut-être de ton temps, mais c'est un usage tombé."

Gaillarde, la vieille se mit les poings sur les hanches :

"Tombé? tombé ou non, qu'est-ce que t'en peux savoir, ma pauvre Charlotte? On se marie si peu, dans ta famille!

- Ah! Ah! Ah!" s'esclaffèrent imprudemment les deux ilotes....

Mais un seul regard de Mme Peloux les consterna.

"La paix, la paix, mes petits anges! Vous avez chacune votre paradis sur la terre, que voulez-vous de plus?"

Et Mme de la Berche étendit une forte main de gendarme pacificateur entre les têtes congestionnées de ces dames. Mais Charlotte Peloux flairait la bataille comme un cheval de sang :

"Tu me cherches, Lili, tu n'auras pas de mal à me trouver! Je te dois le respect et pour cause, sans quoi...."

Lili tremblait de rire du menton aux cuisses :

"Sans quoi, tu te marierais rien que pour me donner un démenti? C'est pas difficile de se marier, va! Moi, j'épouserais bien Guido, s'il était majeur!

--Non? fit Charlotte qui en oublia sa colère.

--Mais!... Princesse Ceste, ma chère! la PICCOLA PRINCIPESSA! PICCOLA PRINCIPESSA! c'est comme ça qu'il m'appelle, mon petit prince!"

Elle pinçait sa jupe et tournait, découvrant une gourmette d'or à la place probable de sa cheville.

"Seulement, poursuivit-elle mystérieusement, son père...."

Elle s'essoufflait, et appela du geste l'enfant muet qui parla bas et précipitamment, comme s'il récitait :

"Mon père, le duc de Parese, veut me mettre au couvent si j'épouse Lili....

--Au couvent! glapit Charlotte Peloux. Au couvent, un homme!

--Un homme au couvent! hennit en basse profonde Mme de la Berche. Sacrebleu, que c'est excitant!

--C'est des sauvages", lamenta Aldonza en joignant ses mains informes.

Léa se leva si brusquement qu'elle fit tomber un verre plein.

"C'est du verre blanc, constata Mme Peloux avec satisfaction. Tu vas porter bonheur à mon jeune ménage. Où cours-tu? il y a le feu chez toi?"

Léa eut la force d'esquisser un petit rire cachotier :

"Le feu, peut-être.... Chut! pas de questions! mystère....

--Non? du nouveau? pas possible!"

Charlotte Peloux piaulait de convoitise :

"Aussi, je te trouvais un drôle d'air....

--Oui, oui! dites tout!" jappèrent les trois vieilles.


Cheri - 10/27

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