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- Cheri - 4/27 -


rageusement sa cravate, geste que Léa blâma d'un : "Tt... tt..." de langue.

"Oh! laisse-le, ce petit, protesta, comme du fond d'un songe, Mme Peloux. Il fait si chaud.... Veux-tu un kimono, Léa?

--Non, merci. Je suis très bien."

Ces abandons de l'après-midi l'écoeuraient. Jamais son jeune amant ne l'avait surprise défaite, ni le corsage ouvert, ni en pantoufles dans le jour. "Nue, si on veut", disait-elle, "mais pas dépoitraillée". Elle reprit son journal illustré et ne le lut pas. "Cette mère Peloux et son fils ", songeait-elle, " mettez-les devant une table bien servie ou menez-les à la campagne,--crac : la mère ôte son corset et le fils son gilet. Des natures de bistrots en vacances." Elle leva les yeux vindicativement sur le bistrot incriminé et vit qu'il dormait, les cils rabattus sur ses joues blanches, la bouche close. L'arc délicieux de la lèvre supérieure, éclairé par en dessous, retenait à ses sommets deux points de lumière argentée, et Léa s'avoua qu'il ressemblait beaucoup plus à un dieu qu'à un marchand de vins. Sans se lever, elle cueillit délicatement entre les doigts de Chéri une cigarette fumante, et la jeta au cendrier. La main du dormeur se détendit et laissa tomber comme dés fleurs lasses ses doigts fuselés, armés d'ongles cruels, main non point féminine, mais un peu plus belle qu'on ne l'eût voulu, main que Léa avait cent fois baisée sans servilité, baisée pour le plaisir, pour le parfum....

Elle regarda, par-dessus son journal, du côté de Mme Peloux. "Dort-elle aussi?" Léa aimait que la sieste de la mère et du fils lui donnât, à elle bien éveillée, une heure de solitude morale parmi la chaleur, l'ombre et le soleil.

Mais Mme Peloux ne dormait point. Elle se tenait bouddhique dans sa bergère, regardant droit devant elle et suçant sa fine-champagne avec une application de nourrisson alcoolique.

"Pourquoi ne dort-elle pas? se demanda Léa. C'est dimanche. Elle a bien déjeuné. Elle attend les vieilles frappes de son jour à cinq heures. Par conséquent, elle devrait dormir. Si elle ne dort pas, c'est qu'elle fait quelque chose de mal."

Elles se connaissaient depuis vingt-cinq ans. Intimité ennemie de femmes légères qu'un homme enrichit puis délaisse, qu'un autre homme ruine,-- amitié hargneuse de rivales à l'affût de la première ride et du cheveu blanc. Camaraderie de femmes positives, habiles aux jeux financiers, mais l'une avare et l'autre sybarite.... Ces liens comptent. Un autre lien plus fort venait les unir sur le tard : Chéri.

* * * * *

Léa se souvenait de Chéri enfant, merveille aux longues boucles. Tout petit, il ne s'appelait pas encore Chéri, mais seulement Fred.

Chéri, tour à tour oublié et adoré, grandit entre les femmes de chambre décolorées et les longs valets sardoniques. Bien qu'il eût mystérieusement apporté, en naissant, l'opulence, on ne vit nulle miss, nulle fraulein auprès de Chéri, préservé à grands cris de "ces goules"....

"Charlotte Peloux, femme d'un autre âge!" disait familièrement le vieux, tari, expirant et indestructible baron de Berthellemy, "Charlotte Peloux, je salue en vous la seule femme de moeurs légères qui ait osé élever son fils en fils de grue! Femme d'un autre âge, vous ne lisez pas, vous ne voyagez jamais, vous vous occupez de votre seul prochain, et vous faites élever votre enfant par les domestiques. Comme c'est pur! comme c'est About! comme c'est même Gustave Droz! et dire que vous n'en savez rien!"

Chéri connut donc toutes les joies d'une enfance dévergondée. Il recueillit, zézayant encore, les bas racontars de l'office. Il partagea les soupers clandestins de la cuisine. Il eut les bains de lait d'iris dans la baignoire de sa mère, et les débarbouillages hâtifs avec le coin d'une serviette. Il endura l'indigestion de bonbons, et les crampes d'inanition quand on oubliait son dîner. Il s'ennuya, demi-nu et enrhumé, aux fêtes des Fleurs où Charlotte Peloux l'exhibait, assis dans des roses mouillées; mais il lui arriva de se divertir royalement à douze ans, dans une salle de tripot clandestin où une dame américaine lui donnait pour jouer des poignées de louis et l'appelait "petite chef-d'œuvre". Vers le même temps, Mme Peloux donna à son fils un abbé précepteur qu'elle remercia au bout de dix mois "parce que", avoua-t-elle, "cette robe noire que je voyais partout traîner dans la maison, ça me faisait comme si j'avais recueilli une parente pauvre--et Dieu sait qu'il n'y a rien de plus attristant qu'une parente pauvre chez soi!"

A quatorze ans, Chéri tâta du collège. Il n'y croyait pas. Il défiait toute geôle et s'échappa. Non seulement Mme Peloux trouva l'énergie de l'incarcérer à nouveau, mais encore, devant les pleurs et les injures de son fils, elle s'enfuit, les mains sur les oreilles, en criant : "Je ne veux pas voir ça! Je ne veux pas voir ça!" Cri si sincère qu'en effet elle s'éloigna de Paris, accompagnée d'un homme jeune mais peu scrupuleux pour revenir deux ans plus tard, seule. Ce fut sa dernière faiblesse amoureuse.

Elle retrouva Chéri grandi trop vite, creux, les yeux fardés de cerne, portant des complets d'entraîneur et parlant plus gras que jamais. Elle se frappa les seins et arracha Chéri à l'internat. Il cessa tout à fait de travailler, voulut chevaux, voitures, bijoux, exigea des mensualités rondes et, au moment que sa mère se frappa les seins en poussant des appels de paonne, il l'arrêta par ses mots :

"Mame Peloux, ne vous bilez pas. Ma mère vénérée, s'il n'y a que moi pour te mettre sur la paille, tu risques fort de mourir bien au chaud sous ton couvre-pied américain. Je n'ai pas de goût pour le conseil judiciaire. Ta galette, c'est la mienne. Laisse-moi faire. Les amis, ça se rationne avec des dîners et du champagne. Quant à ces dames, vous ne voudriez pourtant pas, Mame Peloux, que fait comme vous m'avez fait, je dépasse avec elles l'hommage du bibelot artistique,--et encore!"

Il pirouetta, tandis qu'elle versait de douces larmes et se proclamait la plus heureuse des mères. Quand Chéri commença d'acheter des automobiles, elle trembla de nouveau, mais il lui recommanda : "L'oeil à l'essence, s'il vous plaît, Mame Peloux!" et vendit ses chevaux. Il ne dédaignait pas d'éplucher les livres des deux chauffeurs; il calculait vite, juste, et les chiffres qu'il jetait sur le papier juraient, élancés, renflés, agiles, avec sa grosse écriture assez lente.

Il passa dix-sept ans, en tournant au petit vieux, au rentier tatillon. Toujours beau, mais maigre, le souffle raccourci. Plus d'une fois Mme Peloux le rencontra dans l'escalier de la cave, d'où il revenait de compter les bouteilles dans les casiers.

"Crois-tu! disait Mme Peloux à Léa, c'est trop beau!

--Beaucoup trop, répondait Léa, ça finira mal. Chéri, montre ta langue?"

Il la tirait avec une grimace irrévérencieuse; et d'autres vilaines manières qui ne choquaient point Léa, amie trop familière, sorte de marraine-gâteau qu'il tutoyait.

"C'est vrai, interrogeait Léa, qu'on t'a vu au bar avec la vieille Lili, cette nuit, assis sur ses genoux?

--Ses genoux! gouaillait Chéri. Y a longtemps qu'elle n'en a plus, de genoux! Ils sont noyés.

--C'est vrai, insistait Léa plus sévère, qu'elle t'a fait boire du gin au poivre? Tu sais que ça fait sentir mauvais de la bouche?"

Un jour Chéri, blessé, avait répondu à l'enquête de Léa :

"Je ne sais pas pourquoi tu me demandes tout ça, tu as bien dû voir ce que je faisais, puisque tu y étais, dans le petit cagibi du fond, avec Patron le boxeur!

--C'est parfaitement exact, répondit Léa impassible. Il n'a rien du petit claqué, Patron, tu sais? Il a d'autres séductions qu'une petite gueule de quatre sous et des yeux au beurre noir."

Cette semaine-là, Chéri fit grand bruit la nuit à Montmartre et aux Halles, avec des dames qui l'appelaient "ma gosse" et "mon vice", mais il n'avait le feu nulle part, il souffrait de migraines et toussait de la gorge. Et Mme Peloux, qui confiait à sa masseuse, à Mme Ribot, sa corsetière, à la vieille Lili, à Berthellemy-le-Desséché, ses angoisses nouvelles : "Ah! pour nous autres mères, quel calvaire, la vie!" passa avec aisance de l'état de plus-heureuse-des- mères à celui de mère- martyre.

* * * * *

Un soir de juin, qui rassemblait sous la serre de Neuilly Mme Peloux, Léa et Chéri, changea les destins du jeune homme et de la femme mûre. Le hasard dispersant pour un soir les "amis" de Chéri,--un petit liquoriste en gros, le fils Boster, et le vicomte Desmond, parasite à peine majeur, exigeant et dédaigneux,--ramenait Chéri à la maison maternelle où l'habitude conduisait aussi Léa.

Vingt années, un passé fait de ternes soirées semblables, le manque de relations, cette défiance aussi, et cette veulerie qui isolent vers la fin de leur vie les femmes qui n'ont aimé que d'amour, tenaient l'une devant l'autre, encore un soir, en attendant un autre soir, ces deux femmes, l'une à l'autre suspectes. Elles regardaient toutes deux Chéri taciturne, et Mme Peloux, sans force et sans autorité pour soigner son fils, se bornait à haïr un peu Léa, chaque fois qu'un geste penchait, près de la joue pâle, de l'oreille transparente de Chéri, la nuque blanche et la joue sanguine de Léa. Elle eût bien saigné ce cou robuste de femme, où les colliers de Vénus commençaient de meurtrir la chair, pour teindre de rosé le svelte lis verdissant,--mais elle ne pensait pas même à conduire son bien-aimé aux champs.

"Chéri, pourquoi bois-tu de la fine? grondait Léa.

--Pour ne pas faire affront à Mame Peloux qui boirait seule, répondait Chéri.

--Qu'est-ce que tu fais, demain?

--Sais pas, et toi?

--Je vais partir pour la Normandie.

--Avec?

--Ça ne te regarde pas.

--Avec notre brave Spéleïeff?

--Penses-tu, il y a deux mois que c'est fini, tu retardes. Il est en Russie, Spéleïeff.

--Mon Chéri, où as-tu la tête! soupira Mme Peloux. Tu oublies le charmant dîner de rupture que nous a offert Léa le mois dernier. Léa, tu ne m'as


Cheri - 4/27

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