Schulers Books Online

books - games - software - wallpaper - everything

Bride.Ru

Books Menu

Home
Author Catalog
Title Catalog
Sectioned Catalog

 

- Cheri - 5/27 -


pas donné la recette des langoustines qui m'avaient tellement plu!"

Chéri se redressa, fit briller ses yeux :

"Oui, oui, des langoustines avec une sauce crémeuse, oh! j'en voudrais!

--Tu vois, reprocha Mme Peloux, lui qui a si peu d'appétit, il aurait mangé des langoustines....

--La paix! commanda Chéri. Léa, tu vas sous les ombrages avec Patron?

--Mais non, mon petit; Patron et moi, c'est de l'amitié. Je pars seule.

--Femme riche, jeta Chéri.

--Je t'emmène, si tu veux, on ne fera que manger, boire, dormir....

--C'est où, ton patelin?"

Il s'était levé et planté devant elle.

"Tu vois Honfleur? la côte de Grâce? Oui?... Assieds-toi, tu es vert. Tu sais bien, sur la côte de Grâce, cette porte charretière devant laquelle nous disions toujours en passant, ta mère et moi.... "

Elle se tourna du côté de Mme Peloux : Mme Peloux avait disparu. Ce genre de fuite discrète, cet évanouissement étaient si peu en accord avec les coutumes de Charlotte Peloux, que Léa et Chéri se regardèrent en riant de surprise. Chéri s'assit contre Léa.

"Je suis fatigué, dit-il.

--Tu t'abîmes", dit Léa.

Il se redressa, vaniteux :

"Oh! tu sais, je suis encore assez bien.

--Assez bien... peut-être pour d'autres... mais pas... pas pour moi, par exemple.

--Trop vert?

--Juste le mot que je cherchais. Viens-tu à la campagne, en tout bien tout honneur? Des bonnes fraises, de la crème fraîche, des tartes, des petits poulets grillés.... Voilà un bon régime, et pas de femmes!"

Il se laissa glisser sur l'épaule de Léa et ferma les yeux.

"Pas de femmes.... Chouette.... Léa, dis, es-tu un frère? Oui? Eh bien, partons, les femmes... j'en suis revenu.... Les femmes... je les ai vues."

Il disait ces choses basses d'une voix assoupie, dont Léa écoutait le son plein et doux et recevait le souffle tiède sur son oreille. Il avait saisi le long collier de Léa et roulait les grosses perles entre ses doigts. Elle passa son bras sous la tête de Chéri et le rapprocha d'elle, sans arrière-pensée, confiante dans l'habitude qu'elle avait de cet enfant, et elle le berça.

"Je suis bien, soupira-t-il. T'es un frère, je suis bien...."

Elle sourit comme sous une louange très précieuse. Chéri semblait s'endormir. Elle regardait de tout près les cils brillants, comme mouillés, rabattus sur la joue, et cette joue amaigrie qui portait les traces d'une fatigue sans bonheur. La lèvre supérieure, rasée du matin, bleuissait déjà, et les lampes roses rendaient un sang factice à la bouche....

"Pas de femmes! déclara Chéri comme en songe. Donc... embrasse-moi!"

Surprise, Léa ne bougea pas.

"Embrasse-moi, je te dis!"

Il ordonnait, les sourcils joints, et l'éclat de ses yeux soudain rouverts gêna Léa comme une lumière brusquement rallumée. Elle haussa les épaules et mit un baiser sur le front tout proche. Il noua ses bras au cou de Léa et la courba vers lui.

Elle secoua la tête, mais seulement jusqu'à l'instant où leurs bouches se touchèrent; alors, elle demeura tout à fait immobile et retenant son souffle comme quelqu'un qui écoute. Quand il la lâcha, elle le détacha d'elle, se leva, respira profondément et arrangea sa coiffure qui n'était pas défaite. Puis elle se retourna un peu pâle et les yeux assombris, et sur un ton de plaisanterie :

"C'est intelligent!" dit-elle.

Il gisait au fond d'un rocking et se taisait en la couvant d'un regard actif, si plein de défi et d'interrogations qu'elle dit, après un moment :

"Quoi?

--Rien, dit Chéri, je sais ce que je voulais savoir."

Elle rougit, humiliée, et se défendit adroitement :

"Tu sais quoi? que ta bouche me plaît? Mon pauvre petit, j'en ai embrassé de plus vilaines. Qu'est-ce que ça te prouve? Tu crois que je vais tomber à tes pieds et crier : prends-moi! Mais tu n'as donc connu que des jeunes filles? Penser que je vais perdre la tête pour un baiser!..."

Elle s'était calmée en parlant et voulait montrer son sang-froid.

"Dis, petit, insista-t-elle en se penchant sur lui, crois-tu que ce soit quelque chose de rare dans mes souvenirs, une bonne bouche?"

Elle lui souriait de haut, sûre d'elle, mais elle ne savait pas que quelque chose demeurait sur son visage, une sorte de palpitation très faible, de douleur attrayante, et que son sourire ressemblait à celui qui vient après une crise de larmes.

"Je suis bien tranquille, continua-t-elle. Quand même je te rembrasserais, quand même nous...."

Elle s'arrêta et fit une moue de mépris.

"Non, décidément, je ne nous vois pas dans cette attitude-là.

--Tu ne nous voyais pas non plus dans celle de tout à l'heure, dit Chéri sans se presser. Et pourtant, tu l'as gardée un bon bout de temps. Tu y penses donc, à l'autre? Moi, je ne t'en ai rien dit."

Ils se mesurèrent en ennemis. Elle craignit de montrer un désir qu'elle n'avait pas eu le temps de nourrir ni de dissimuler, elle en voulut à cet enfant, refroidi en un moment et peut-être moqueur.

"Tu as raison, concéda-t-elle légèrement. N'y pensons pas. Je t'offre, nous disions donc, un pré pour t'y mettre au vert, et une table.... La mienne, c'est tout dire.

--On peut voir, répondit Chéri. J'amènerais la Renouhard découverte?

--Naturellement, tu ne la laisserais pas à Charlotte.

--Je paierai l'essence, mais tu nourriras le chauffeur."

Léa éclata de rire.

"Je nourrirai le chauffeur! Ah! ah! fils de Madame Peloux, va! Tu n'oublies rien.... Je ne suis pas curieuse, mais je voudrais entendre ce que ça peut être entre une femme et toi, une conversation amoureuse!"

Elle tomba assise et s'éventa. Un sphinx, de grands moustiques à longues pattes tournaient autour des lampes, et l'odeur du jardin, à cause de la nuit venue, devenait une odeur de campagne. Une bouffée d'acacia entra, si distincte, si active, qu'ils se retournèrent tous deux comme pour la voir marcher.

"C'est l'acacia à grappes rosées, dit Léa à demi-voix.

--Oui, dit Chéri. Mais comme il en a bu, ce soir, de la fleur d'oranger!"

Elle le contempla, admirant vaguement qu'il eût trouvé cela. Il respirait le parfum en victime heureuse, et elle se détourna, craignant soudain qu'il ne l'appelât; mais il l'appela quand même, et elle vint.

Elle vint à lui pour l'embrasser, avec un élan de rancune et d'égoïsme et des pensées de châtiment : "Attends, va.... C'est joliment vrai que tu as une bonne bouche, cette fois-ci, je vais en prendre mon content, parce que j'en ai envie, et je te laisserai, tant pis, je m'en moque, je viens...."

Elle l'embrassa si bien qu'ils se délièrent ivres, assourdis, essoufflés, tremblant comme s'ils venaient de se battre.... Elle se remit debout devant lui qui n'avait pas bougé, qui gisait toujours au fond du fauteuil et elle le défiait tout bas : "Hein?... Hein?..." et elle s'attendait à être insultée. Mais il lui tendit les bras, ouvrit ses belles mains incertaines, renversa une tête blessée et montra entre ses cils l'étincelle double de deux larmes, tandis qu'il murmurait des paroles, des plaintes, tout un chant animal et amoureux où elle distinguait son nom, des "chérie..." des "viens..." des "plus te quitter..." un chant qu'elle écoutait penchée et pleine d'anxiété, comme si elle lui eût, par mégarde, fait très mal.

* * * * *

Quand Léa se souvenait du premier été en Normandie, elle constatait avec équité : "Des nourrissons méchants, j'en ai eu de plus drôles que Chéri. De plus aimables aussi et de plus intelligents. Mais tout de même, je n'en ai pas eu comme celui-là."

"C'est rigolo, confiait-elle, à la fin de cet été de 1906, à Berthellemy- le-Desséché, il y a des moments où je crois que je couche avec un nègre ou un chinois.

--Tu as déjà eu un chinois et un nègre?

--Jamais.

--Alors?

--Je ne sais pas. Je ne peux pas t'expliquer. C'est une impression."

Une impression qui lui était venue lentement, en même temps qu'un étonnement qu'elle n'avait pas toujours su cacher. Les premiers souvenirs de leur idylle n'abondaient qu'en images de mangeaille fine, de fruits choisis, en soucis de fermière gourmette. Elle revoyait, plus pâle au


Cheri - 5/27

Previous Page     Next Page

  1    2    3    4    5    6    7    8    9   10   20   27 

Schulers Books Home



 Games Menu

Home
Balls
Battleship
Buzzy
Dice Poker
Memory
Mine
Peg
Poker
Tetris
Tic Tac Toe

Google
 
Web schulers.com
 

Schulers Books Online

books - games - software - wallpaper - everything