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- Cheri - 6/27 -


grand soleil, un Chéri exténué qui se traînait sous les charmilles normandes, s'endormait sur les margelles chaudes des pièces d'eau. Léa le réveillait pour le gaver de fraises, de crème, de lait mousseux et de poulets de grain. Comme assommé, il suivait d'un grand œil vide, à dîner, le vol des éphémères autour de la corbeille de roses, regardait sur son poignet l'heure d'aller dormir, tandis que Léa, déçue et sans rancune, songeait aux promesses que n'avait pas tenues le baiser de Neuilly et patientait bonnement :

"Jusqu'à fin août, si on veut, je le garde à l'épinette. Et puis, à Paris, ouf! je le rends à ses chères études...."

Elle se couchait miséricordieusement de bonne heure pour que Chéri, réfugié contre elle, poussant du front et du nez, creusant égoïstement la bonne place de son sommeil, s'endormît. Parfois, la lampe éteinte, elle suivait une flaque de lune miroitante sur le parquet. Elle écoutait, mêlés au clapotis du tremble et aux grillons qui ne s'éteignent ni nuit ni jour, les grands soupirs de chien de chasse qui soulevaient la poitrine de Chéri.

"Qu'est-ce que j'ai donc que je ne dors pas? se demandait-elle vaguement. Ce n'est pas la tête de ce petit sur mon épaule, j'en ai porté de plus lourdes.... Comme il fait beau.... Pour demain matin, je lui ai commandé une bonne bouillie. On lui sent déjà moins les côtes. Qu'est-ce que j'ai donc que je ne dors pas? Ah! oui, je me rappelle, je vais faire venir Patron le boxeur, pour entraîner ce petit. Nous avons le temps, Patron d'un côté, moi de l'autre, de bien épater Madame Peloux.... "

Elle s'endormait, longue dans les draps frais, bien à plat sur le dos, la tête noire du nourrisson méchant couchée sur son sein gauche. Elle s'endormait, réveillée quelquefois--mais si peu!--par une exigence de Chéri, vers le petit jour.

Le deuxième mois de retraite avait en effet amené Patron, sa grande valise, ses petites haltères d'une livre et demie et ses trousses noires, ses gants de quatre onces, ses brodequins de cuir lacés sur les doigts de pieds;--Patron à la voix de jeune fille, aux longs cils, couvert d'un si beau cuir bruni, comme sa valise, qu'il n'avait pas l'air nu quand il retirait sa chemise. Et Chéri, tour à tour hargneux, veule, ou jaloux de la puissance sereine de Patron, commençait l'ingrate et fructueuse gymnastique des mouvements lents et réitérés.

"Un...sss... deux...sss.... je vous entends pas respirer... trois...sss... Je le vois, votre genou qui trich...sss...."

Le couvert de tilleuls tamisait le soleil d'août. Un tapis rouge épais, jeté sur le gravier, fardait de reflets violets les deux corps nus du moniteur et de l'élève. Léa suivait des yeux la leçon, très attentive. Pendant les quinze minutes de boxe, Chéri, grisé de ses forces neuves, s'emballait, risquait des coups traîtres et rougissait de colère. Patron recevait les swings comme un mur et laissait tomber sur Chéri, du haut de sa gloire olympique, des oracles plus pesants que son poing célèbre.

"Heu là! que vous avez l'oeil gauche curieux. Si je ne l'aurais pas empêché, il venait voir comment qu'il est cousu, mon gant gauche.

--J'ai glissé, rageait Chéri.

--Ça ne provient pas de l'équilibre, poursuivait Patron. Ça provient du moral. Vous ne ferez jamais un boxeur.

--Ma mère s'y oppose, quelle tristesse!

--Même si votre mère ne s'y opposerait pas, vous ne feriez pas un boxeur, parce que vous êtes méchant. La méchanceté, ça ne va pas avec la boxe. Est-ce pas, madame Léa?"

Léa souriait et goûtait le plaisir d'avoir chaud, de demeurer immobile et d'assister aux jeux des deux hommes nus, jeunes, qu'elle comparait en silence : "Est-il beau, ce Patron! Il est beau comme un immeuble. Le petit se fait joliment. Des genoux comme les siens, ça ne court pas les rues, et je m'y connais. Les reins aussi sont... non, seront merveilleux.... Où diable la mère Peloux a-t-elle pêché.... Et l'attache du cou! une vraie statue. Ce qu'il est mauvais! Il rit, on jurerait un lévrier qui va mordre...." Elle se sentait heureuse et maternelle, et baignée d'une tranquille vertu. "Je le changerais bien pour un autre", se disait-elle devant Chéri nu l'après-midi sous les tilleuls, ou Chéri nu le matin sur la couverture d'hermine, ou Chéri nu le soir au bord du bassin d'eau tiède. "Oui, tout beau qu'il est, je le changerais bien, s'il n'y avait pas une question de conscience." Elle confiait son indifférence à Patron.

"Pourtant, objectait Patron, il est d'un bon modèle. Vous lui voyez déjà des muscles comme à des types qui ne sont pas d'ici, des types de couleur, malgré qu'il n'y a pas plus blanc. Des petits muscles qui ne font pas d'épate. Vous ne lui verrez jamais des biceps comme des cantaloups.

--Je l'espère bien, Patron! Mais je ne l'ai pas engagé pour la boxe, moi!

--Évidemment, acquiesçait Patron en abaissant ses longs cils. Il faut compter avec le sentiment."

Il supportait avec gêne les allusions voluptueuses non voilées et le sourire de Léa, cet insistant sourire des yeux qu'elle appuyait sur lui quand elle parlait de l'amour.

"Évidemment, reprenait Patron, s'il ne vous donne pas toutes satisfactions...."

Léa riait :

"Toutes, non... mais je puise ma récompense aux plus belles sources du désintéressement, comme vous, Patron.

--Oh! moi...."

Il craignait et souhaitait la question qui ne manquait pas de suivre :

--Toujours de même, Patron? Vous vous obstinez?

--Je m'obstine, madame Léa, j'ai encore eu une lettre de Liane, au courrier de midi. Elle dit qu'elle est seule, que je n'ai pas de raisons de m'obstiner, que ses deux amis sont éloignés.

--Alors?

--Alors, je pense que ce n'est pas vrai.... Je m'obstine parce qu'elle s'obstine. Elle a honte, qu'elle dit, d'un homme qui a un métier, surtout un métier qui oblige de se lever à bon matin, de faire son entraînement tous les jours, de donner des leçons de boxe et de gymnastique raisonnée. Pas plus tôt qu'on se retrouve, pas plus tôt que c'est la scène. "On croirait "vraiment, qu'elle crie, que je ne suis pas "capable de nourrir l'homme que j'aime!" C'est d'un beau sentiment, je ne contredis pas, mais ce n'est pas dans mes idées. Chacun a ses bizarreries. Comme vous dites si bien, madame Léa : c'est une affaire de conscience."

Ils causaient à demi-voix sous les arbres; lui pudique et nu, elle vêtue de blanc, les joues colorées d'un rose vigoureux. Ils savouraient leur amitié réciproque, née d'une inclination pareille vers la simplicité, vers la santé, vers une sorte de gentilhommerie du monde bas. Pourtant Léa ne se fût point choquée que Patron reçût, d'une belle Liane haut cotée, des cadeaux de poids. "Donnant, donnant." Et elle essayait de corrompre, avec des arguments d'une équité antique, la "bizarrerie" de Patron. Leurs causeries lentes, qui réveillaient un peu chaque fois les deux mêmes dieux,--l'amour, l'argent,--s'écartaient de l'argent et de l'amour pour revenir à Chéri, à sa blâmable éducation, à sa beauté "inoffensive au fond", disait Léa; à son caractère "qui n'en est pas un", disait Léa. Causeries où se satisfaisaient leur besoin de confiance et leur répugnance pour des mots nouveaux ou des idées nouvelles, causeries troublées par l'apparition saugrenue de Chéri qu'ils croyaient endormi ou roulant sur une route chaude, Chéri qui surgissait, demi-nu mais armé d'un livre de comptes et le stylo derrière l'oreille.

"Voyez accolade! admirait Patron. Il a tout du caissier.

--Qu'est-ce que je vois? s'écriait de loin Chéri, trois cent vingt francs d'essence? On la boit! nous sommes sortis quatre fois depuis quinze jours! et soixante-dix-sept francs d'huile!

--L'auto va au marché tous les jours, répondait Léa. A propos ton chauffeur a repris trois fois du gigot à déjeuner, il paraît. Tu ne trouves pas que ça excède un peu nos conventions?... Quand tu ne digères pas une addition, tu ressembles à ta mère."

A court de riposte, il demeurait un moment incertain, oscillant sur ses pieds fins, balancé par cette grâce volante de petit Mercure qui faisait pâmer et glapir Mme Peloux : "Moi à dix-huit ans! Des pieds ailés, des pieds ailés!" Il cherchait une insolence et frémissait de tout son visage, la bouche entrouverte, le front en avant, dans une attitude tendue qui rendait évidente et singulière l'inflexion satanique des sourcils relevés sur la tempe.

"Ne cherche pas, va, disait bonnement Léa. Oui, tu me hais. Viens m'embrasser. Beau démon. Ange maudit. Petit serin...."

Il venait, vaincu par le son de la voix et offensé par les paroles. Patron, devant le couple, laissait de nouveau fleurir la vérité sur ses lèvres pures :

"Pour un physique avantageux, vous avez un physique avantageux. Mais moi, quand je vous regarde, monsieur Chéri, il me semble que si j'étais une femme, je me dirais : "Je repasserai dans une dizaine d'années."

--Tu entends, Léa, il dit dans une dizaine d'années, insinuait Chéri en écartant de lui la tête penchée de sa maîtresse. Qu'est-ce que tu en penses?"

Mais elle ne daignait pas entendre et tapotait, de la main, le jeune corps qui lui devait sa vigueur renaissante, n'importe où, sur la joue, sur la jambe, sur la fesse, avec un plaisir irrévérencieux de nourrice.

"Quel contentement ça vous donne, d'être méchant?" demandait alors Patron à Chéri.

Chéri enveloppait l'hercule lentement, tout entier, d'un regard barbare, impénétrable, avant de répondre :

"Ça me console. Tu ne peux pas comprendre."

A la vérité, Léa n'avait, au bout de trois mois d'intimité, rien compris à Chéri. Si elle parlait encore, à Patron qui ne venait plus que le dimanche, à Berthellemy-le-Desséché qui arrivait sans qu'elle l'invitât mais s'en allait deux heures après, de "rendre Chéri à ses chères études", c'était par une sorte de tradition, et comme pour s'excuser de l'avoir gardé si longtemps. Elle se fixait des délais, chaque fois dépassés. Elle attendait.

"Le temps est si beau... et puis sa fugue à Paris l'a fatigué, la semaine dernière.... Et puis, il vaut mieux que je me donne une bonne indigestion


Cheri - 6/27

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