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- L'Escalier d'Or - 10/23 -


allait en province inspecter les librairies et leur offrir les dernières nouveautés de ses patrons. Il exerçait ce métier avec plaisir, et il y déployait une gentillesse qui l'aidait à y réussir. Il partait tantôt pour l'Auvergne, tantôt pour le Bourgogne, et je remarquai que, lorsqu'il était absent, Françoise Chédigny semblait moins heureuse. Une sorte de voile faisait ses yeux moins lumineux, - plus grave, son visage souriant. Il fallait le retour de Béchard pour qu'elle retrouve le secret de sa lumière et de ses expansions. Le remarquait-on autour de moi? Je l'ignore. En tout cas, rien n'eût paru plus naturel, car tout le monde adorait Lucien Béchard, et comment en eût-il été autrement? Avec son caractère imprévu, capricieux, sa gaîté naïve, ses sautes d'humeur, sa loyauté, il répandait autour de lui autant de confiance que d'agrément.

Quand je le voyais actif, passionné, plein de désirs, de projets et d'inventions délicates et burlesques, je me disais avec mélancolie qu'il était beau d'avoir vingt-cinq ans et de les avoir à sa façon.

Jasmin-Brutelier était plus sérieux et même un peu dogmatique. Il aimait les conversations suivies et méthodiques et parlait volontiers de politique et de philosophie avec une intolérance extrême. Mais nous excusions ses violences à cause de la générosité de ses théories. Il avait une de ces cultures, si fréquentes de nos jours et qui donnent facilement à ceux qui en sont victimes l'illusion néfaste qu'ils savent tout. C'était un camarade d'enfance de Béchard, lequel était fils d'un petit éditeur que Bouldouyr avait beaucoup connu et qui avait fait faillite en imprimant dans un moment d'enthousiasme, le _Jardin des Cent Iris,_ les _Essors vaincus_ et autres manifestations littéraires de ce genre. Pour Muzat, l'oncle Valère, comme nous l'appelions tous, l'avait rencontré par hasard, un jour où il s'était égaré, et l'avait adopté, un peu par pitié, un peu aussi à cause de la curiosité qu'il apportait aux oracles bizarres de cet innocent.

Tels étaient mes nouveaux amis; telle était la petite société où j'accoutumai de passer bien des heures. Elle est dispersée aujourd'hui, aussi loin de moi, aussi perdue dans le vaste univers que les fleurs, réunies par le caprice d'une saison, quand l'automne est venu, mais je n'y pense jamais sans un serrement de coeur, ni parfois, sans une larme. Il faut bien dire que j'en ai peu connu de plus propre à nous réconcilier avec l'humaine nature: chez ces petites gens, rien m'empoisonnait le plaisir de vivre; ni ambition démesurée, ni vanité, ni amour trop exclusif de l'argent, mais ce plaisir de vivre, il faut le dire, était rare et limité. Le travail constant, bien des soucis de famille ou d'établissement leur laissaient peu d'issues pour se réjouir; aussi chaque occasion de divertissement leur donnait-elle une vraie portion de paradis et la goûtaient-ils en connaisseurs. Et le meilleur à leurs yeux était de se réunir et de mettre en commun leur humeur du jour, grise ou dorée, - ou ces apparences de bal et de soupers que Bouldouyr leur offrait, afin que sa nièce Françoise eût sa part d'illusion, ou comme il disait dans son langage naturellement affecté, "montât quelques marches de l'Escalier d'Or"!

Je me souviens qu'un soir j'étais accoudé au balcon avec Mlle Chédigny. Dans l'intérieur de l'appartement, Bouldouyr récitait quelques vers des poètes de son temps à Béchard et à Jasmin-Brutelier, qui n'en comprenaient pas toujours le sens, mais qui n'eussent osé l'avouer pour un empire. La jeune fille regardait, au delà des toits d'en face, le soleil, avec ses rayons et ses écumes d'or, former une sorte de gloire qui descendait lentement, s'enfonçait dans le ciel.

--Que c'est beau! me dit-elle.

Puis elle soupira. Et comme je lui en demandais la raison, elle ajouta:

--Je n'aime pas me sentir heureuse. Quand je suis triste, je sens que cela passera, et cette pensée me donne du courage, mais quand j'ai du bonheur, je sais aussi qu'il va passer, et cela me désespère...

--Bah! votre bonheur n'est pas si grand que vous puissiez avoir peur pour lui!...

--Vous ne savez pas ce qu'il est pour moi, murmura-t-elle, et moi-même, je ne pourrais pas vous dire en quoi il consiste. Mais je le sens et cela suffit bien. Je voudrais que rien ne changeât. Auprès de l'oncle Valère, de tous nos amis, j'éprouve une telle paix, une telle sécurité que je me dis que cela ne peut pas durer. Si vous soupçonniez ce qu"est ma vie, vous me comprendriez! J'ai toujours été étouffée, comprimée, maltraitée. Je suis comme un prisonnier qui, de temps en temps, sortirait de son cachot pour se promener dans un beau jardin des Tropiques et qu'aussitôt après on replongerait dans la nuit... Je ne peux pas croire que j'échapperai un jour à mon destin véritable: le jardin des Tropiques me sera interdit, et je ne saurai plus rien de ce qu'on y voit! Il suffirait que mon père apprît un jour où je passe mes soirées pour que le cachot refermât pour toujours sa porte sur moi...

--Allons, ne vous effrayez pas, dis-je en riant, sans comprendre encore combien la pauvre enfant avait raison. Si on vous remet en prison, nous irons en choeur vous délivrer.

A ce moment, Lucien Béchard passa sa tête dans l'entrebâillement de la porte-fenêtre. Le soleil dora sa tête, ses favoris, ses cheveux, et il eut, un moment, l'air d'un personnage de flamme, qui venait nous emporter sur un char de feu, loin des geôles familiales et des pauvres tourbières de ce monde.

--Françoise, dit-il, vous nous abandonnez! Que deviendrions-nous, Seigneur, si notre Providence se retirait de nous?

CHAPITRE XII

Les promenades de Lucien Béchard.

"Je crois que le spectacle du monde serait bien ennuyeux pour qui le regardait d'un certain oeil, car c'est toujours la même chose. Fontenelle.

Je me doutais bien que Françoise Chédigny était en effet pour Lucien Béchard une Providence, mais il ne l'avouait pas, ou sinon, comme ce jour-là, en manière de plaisanterie. Même à moi, il ne confiait pas ses sentiments, et cependant il m'aimait beaucoup et, souvent, sa journée finie, il venait me chercher.

Nous nous promenions le long des quais en remontant vers Notre-Dame. Au coin du Pont-Neuf, nous nous arrêtions toujours un moment pour contempler les lumières croisées ou contrariées du couchant, - quand le crépuscule était autre chose qu'une voile de cendres compactes. Nous aimions qu'un palmier, en cet endroit, érigé au-dessus d'une baraque de bains, ouvrît sur le ciel sa paume raidie, qui avait l'air d'un panache en fils de fer. Sa vue donnait généralement à mon jeune ami de grands désirs de vagabondage. Il avait dans la bibliothèque de sa chambre de nombreux récits d'explorateurs, et il parlait en connaissance de cause des Nouvelles-Hébrides ou de Singapore, de Pernambouc ou de la Cordillière des Andes. Les tournées qu'il faisait chez les libraires de province attisaient plutôt qu'elles n'apaisaient sa fringale d'espace. Et pourtant, elles éveillaient en lui tout un monde de pensées romanesques ou poétiques, dont parfois il me confiait l'écho.

Ses voyages le ramenaient périodiquement aux mêmes villes; il y voyait les mêmes personnes aller et venir dans un champ d'occupations identiques. Il ne les connaissait généralement pas, mais, à force de les perdre et de les retrouver, il finissait par les considérer comme des amis, dont le destin le tenait éloigné, mais auxquels il pensait souvent et avec une sorte de tendresse fantastique.

Par ses conversations avec les libraires, il apprenait souvent leurs noms, ou bien il leur donnait lui-même une appellation en rapport avec leur figure. D'autres fois, au contraire, leur situation lui offrait le loisir de les fréquenter, comme cette grande jeune fille, par exemple, dont les parents tenaient à Langres une hôtellerie, et qu'il comparait à Pomone, à cause de sa vénusté riche et tranquille, de sa peau lactée, semée de rousseurs et de son épaisse chevelure, couleur de maïs brûlé.

Je me demandais alors si Lucien Béchard avait pour Françoise Chédigny un sentiment plus vif que pour ces passantes qu'il rencontrait dans sa course et qui étaient à ses yeux comme les étapes d'un étrange voyage sentimental. Mais, comme il ne me parlait jamais d'elle, je supposais que le goût qu'il en avait était moins superficiel et moins cérébral. Je m'étonnais aussi qu'un simple voyageur de commerce pût avoir à sa disposition un aussi rare clavier d'émotions délicates et raffinées, mais depuis que je fréquentais le petit monde de l'oncle Valère, il me fallait bien reconnaître que ces émotions ne constituaient pas l'apanage exclusif d'une classe riche et oisive, mais se retrouvaient à bien des échelons de l'édifice social, d'autant plus naturellement d'ailleurs que le goût de la lecture, en se répandant chez des lettrés moins blasés, alimentait plus facilement leurs rêves. Aussi m'étonnais-je moins d'entendre Lucien Béchard me raconter, par quelque crépuscule, sous les grands arbres penchants du quai des Augustins ou dans l'île du Vert-Galant, une anecdote dans le goût de celle-ci:

--Je vous ai plusieurs fois parlé, vous rappelez-vous? de cette belle jeune femme aux yeux violets que je voyais souvent à Dijon et qui habitait une petite maison, non loin de l'hôtel de Vogue. Figurez-vous que je l'ai retrouvée, la semaine dernière, et à Bordeaux, au Jardin public. J'en ai été si troublé que je l'ai suivie. Vous savez l'émotion inexplicable que l'on éprouve, à croiser en voyage quelqu'un que l'on ne connaît pas et que l'on a aperçu dans un autre coin du monde. Elle entrait dans un hôtel. Le lendemain, je m'y installais à mon tour, et trois jours après, sachant son nom, je lui demandais un rendez-vous, en lui rappelant toutes les circonstances de nos précédentes rencontres, et même la couleur des robes qu'elle portait, ces jours-là, car j'ai une mémoire infaillible des frivolités. L'heure suivante, Mme Chataignères m'envoyait un bout de billet pour me dire qu'elle voulait bien me rejoindre sur le quai Louis XVIII . Elle m'y raconta qu'elle repartait le lendemain pour Dijon, qu'elle était veuve et qu'elle était venue à Bordeaux régler une affaire d'intérêt.

"-Votre lettre m'a bien amusée, me dit-elle, est-il possible que vous m'ayez remarquée à Dijon?"

"Je lui avouai que, sans même savoir son nom, je pensais souvent à elle, et que mon premier acte, en arrivant, était de rôder autour de l'hôtel de Vogue et de Notre-Dame, dans l'espoir de la rencontrer. Nous nous promenâmes longtemps sur le quai, admirant les belles figures qui animent de petits hôtels du XVIIIe siècle et les pointes effilées des mâts qui se détachaient sur un azur doré. Je lui demandai d'aller lui rendre visite à Dijon, mais elle prétexta que cela ferait jaser, qu'elle habitait avec une mère malade et scrupuleuse et qu'au surplus le charme de ces rencontres était justement qu'elles ne devaient pas avoir de lendemain."

--Et c'est tout? dis-je, un peu interloqué.

--C'est tout. Avant de me quitter, elle ôta ses gants, sur ma demande,


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