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- L'Escalier d'Or - 20/23 -


--Mais nous avons confiance, dit Pizzicato, nous la trouverons.

--Paris n'est pas grand, ajouta M. Calbot, il faudra bien que nous la découvrions quelque jour!

--Alors notre vie à tous aura repris son sens, s'écria joyeusement Jasmin-Brutelier.

--Oui, oui, murmura Florentin Muzat, nous la verrons sûrement, puisqu'elle est une ombre, n'est-ce pas? On attrape toujours les ombres... Ce sont les autres qui s'en vont.

Je pris congé de mes pauvres amis, je leur fis promettre de venir me voir. Ils le firent, puis ils s'en allèrent tous quatre sous les charmilles du Palais-Royal. Leur démarche était incertaine. Ils parlaient fort en s'éloignant; il me sembla qu'ils montaient encore l'escalier d'or de Valère Bouldouyr et qu'ils trébuchaient à chacune de ses marches usées; mais l'escalier d'or maintenant ne menait plus nulle part!

CHAPITRE XXII

La contagion.

"Il paraît que l'éloignement embellit." Jean-Paul Richter.

Après une absence qui m'avait paru si longue, je croyais éprouver une grande joie en rentrant chez moi. Mais ce fut au contraire une mélancolie profonde qui m'assaillit, lorsque je repris possession de mes chers livres, de mes meubles, de mes souvenirs. Quelque chose me manquait, quelque chose de changeant, de vif et d'imprévu, de capricieux et d'alerte, qui était peut-être le plaisir de vivre.

J'allais à celles de mes fenêtres qui commandent la rue de Valois, je regardais cette maison qui me faisait vis-à-vis et dans laquelle j'avais connus des heures si douces. L'appartement de Valère Bouldouyr était habité de nouveau; je vis bientôt paraître à une des croisées une vieille femme sinistre, au profil crochu, et une sorte d'usurier sordide, armé de lunettes bleues. Je me rejetai en arrière avec horreur, et je me représentai aussitôt, entre les vieux candélabres, Françoise avec ses cheveux poudrés, la douce Marie Soudaine, - aujourd'hui Mme Jasmin-Brutelier, - et le délicieux petit pêcheur napolitain qui se désolait que personne ne l'aimât.

Je m'assis dans un fauteuil, je relus les vers de Valère Bouldouyr, je relus ceux de Justin Nérac. Je me disais que je demeurais sans doute le seul être au monde qui cherchât encore une ombre de poésie dans ces opuscules démodés, et cela me serrait le coeur. Je tombai sur cette strophe:

_Bals, ô feuilles de jade, ô bosquets de santal, Vos torches, vos flambeaux n'éclairent que des ombres, Et je gémis, errant à travers ces décombres, Et cherchant vos parfums sous des nuits de cristal!_

En nous réunissant ainsi, Bouldouyr n'avait-il donc, et peut-être sans le vouloir, que réalisé une volonté posthume de son ami Justin?

Je repris ma vie d'autrefois, ou plutôt j'essayai de la reprendre, mais je n'en avais plus le goût.

Quand je m'asseyais sur le balcon, entre mes gros vases de pierre, ceinturés d'une lourde guirlande, quand je regardais d'un côté les lauriers en caisse, qui ornent les terrasses du ministère des Beaux-Arts, et de l'autre, s'étaler dans une lumière pâlie les façades qui tournent le dos à la rue de Beaujolais; quand j'entendais, à midi, le célèbre canon du Palais-Royal faire entendre cette sourde détonation à laquelle les pigeons du quartier n'ont jamais pu s'habituer; quand je regardais le jet d'eau du grand bassin épanouir une gerbe magnifique et pulvérulente, à la fois épaisse et fluide, massive et transparente, je me disais que tout cela avait donc été charmant et que cela ne l'était plus. Valère Bouldouyr était-il un sorcier si dangereux?

Oui, je bâillais, je m'ennuyais, je prenais en horreur mon existence naguère si tranquille, je rôdais dans les rues en proie à une agitation vague et sans cause. Était-ce Françoise qui me manquait? Allais-je me mettre à sa recherche et la poursuivre de rue en rue, comme Jasmin-Brutelier, comme Muzat, Calbot et Pizzicato?

Parfois, je croyais la reconnaître, moi aussi, et je pressais le pas pour dépasser une silhouette qui la rappelait à mon esprit. Mais la ressemblance s'évanouissait aussitôt que je me rapprochais.

La première fois, ce fut passage Choiseul. Je m'étais arrêté devant un empailleur qui avait cherché à démontrer par son étalage la grande loi biologique de l'unité des races animales. Il la prouvait pour sa part en montrant combien un ours blanc, une fourmi, un agneau, un lézard, un griffon et un perroquet peuvent arriver à avoir le même regard s'ils sont accommodés par le même naturaliste. Sur la vitre que je considérais, une ombre se peignit, rapide et furtive, mais en qui je crus distinguer Françoise Chédigny. (Car je lui donnais toujours ce nom, ne pouvant me résoudre à l'appeler Mme Victor Agniel.)

Je me retournai et je me mis à courir; même costume, même démarche! Dans ma hâte, je posai ma main sur le bras de la jeune femme; elle se retourna. Comment avais-je pu me tromper à ce point? Cette pauvre figure pâle et étiolée ne ressemblait en rien au beau visage rayonnant et surpris de Françoise.

--Je vous demande pardon, madame, murmurai-je, je suis tout à fait désolé...

--Il n'y a pas de mal, fit la jeune femme d'une voix cassée. Vous me preniez pour quelqu'un autre, je suppose...

--En effet, mademoiselle, et je vous prie de m'excuser. Mais la vérité est que je cherche quelqu'un et que...

--Quelqu'un que vous aimez, je pense, dit la personne, soudain intéressée comme le sont toutes les filles de Paris, et je pense, de ce monde, à l'idée d'une histoire d'amour.

--Non, répondis-je, quelqu'un que je n'aime pas et qui...

L'ouvrière haussa les épaules et dit tranquillement:

--Eh bien! vous êtes bien bon de chercher ainsi quelqu'un que vous n'aimez pas et de prendre cet air bouleversé, pardessus le marché, pour lui adresser la parole.

Je demeurai coi, et je dus reconnaître que cette jeune femme ne manquait pas de bon sens. Et cependant, je n'aimais pas Françoise, du moins au sens où elle entendait ce mot, mais j'aimais quelque chose qui flottait autour d'elle, quelque chose que m'apportait sa présence et dont l'absence me désolait.

Mais la seconde fois, ce fut plus pénible encore: je rentrais fort tard par la galerie d'Orléans. C'est un endroit étrangement vide et désert, la nuit. Entre le vitrage opaque du toit et le dallage du sol, l'oeil ne rencontre que les vitrines, par lesquelles le ministère des Colonies tente de recruter de jeunes enthousiastes en offrant à leur vue des photographies de pays lointains. Je m'arrêtais toujours devant elles en rentrant, admirant tantôt le morne aspect de Porto-Novo, tantôt les dessins curieux que font sur le sable tunisien les ombres d'une caravane de chameaux; ou bien, une figure grimaçante et cependant paisible du temple d'Angkor-Vât, ou encore le buste d'une jeune Tahitienne, dont la gorge nue et droite était aussi belle que celle d'une déesse grecque. Je ne manquais jamais d'emporter en moi une de ces images exotiques; parfois, alors, je me réjouissais de vivre à Paris, au calme, loin des outrances et des violences de ces contrées sauvages; mais, le plus souvent aussi, je gémissais d'avoir choisi une part à ce point humble et réduite et d'ignorer les beautés et les misères des plus magnifiques pays!

Un pas me fit tressaillir; encore une fois, je fus sujet à la même hallucination ou à la même erreur: une forme rapide tournait le coin de la galerie et se dirigeait vers le jardin. Je me précipitai à sa poursuite, mais, devant les grilles, je ne vis personne qui ressemblât à mon inconnue. Peut-être avait-elle eu le temps de sortir par la rue de Valois.

Tandis que j'hésitais, ne sachant quel parti prendre, quelqu'un sortit de l'ombre; je fis une affreuse figure se rapprocher de moi; un chapeau couvert de roses hideuses se balançait sur un masque sans âge, maigre et hâve,à en paraître mortuaire. Ce même fantôme traînait une robe à volants poussiéreux et me souriait avec une hideuse complaisance. Je ne pus comprendre si j'avais affaire à une folle, à une prostituée ou à une mendiante.

--Allons, fit-elle, comme je m'éloignais avec horreur, ne fuyez pas ainsi. N'est-ce pas moi que vous cherchez?...

Je hâtai le pas pour lui échapper; elle se mit à crier:

--La femme que vous cherchez, croyez-vous qu'un jour elle ne sera pas semblable à moi? Regardez donc où les hommes m'ont conduite! Celle que vous aimez, aussi jeune, aussi belle que vous la voyez, un homme, allez, fera d'elle ce que je suis. Vous, peut-être, ou quelqu'un autre. Il ne manque pas d'homme, en ce monde, pour perdre les pauvres filles!

Je m'enfuis par la rue de Valois, écoutant encore cette aigre voix qui criait dans la nuit:

--Affreuse engeance! Affreuse engeance!

Je jetai un regard de détresse sur l'appartement clos de mon ami Bouldouyr. N'avait-il pas essayé, lui, de créer à une âme jeune un asile sûr où l'affreuse engeance ne fût pas venue l'enlever? Mais, hélas! la vie est plus forte que tout; ou bien faut-il croire qu'elle accepte de combler ceux qui ne la redoutent pas et qui ne se protègent pas contre elle? Françoise n'eût-elle pas été plus heureuse avec Victor Agniel, si elle n'avait pas, pour son malheur, rencontré son oncle Valère?

CHAPITRE XXIII

Dans lequel M. Delavigne s'élève aux plus hautes conceptions


L'Escalier d'Or - 20/23

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