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- L'Escalier d'Or - 23/23 -


--Mes amis! Dit-elle, tout simplement.

Elle nous tendait une main à chacun, et j'eus envie de pleurer en y posant mes lèvres.

--Vous, vous! répétait-elle. Que je suis heureuse de vous voir! Lucien, vous m'avez donc pardonné?

Nous ne savions que répondre à si simple accueil; nous étions, je pense, préparés aux colloques les plus pathétiques, mais pas à cette naïve spontanéité!

--On n'y voit pas beaucoup, fit-elle, en s'asseyant. Mais cela vaut mieux!

Je ne la distinguais pas très bien, mais elle me parut changée: j'eus l'impression d'une nymphe de marbre, soumise à l'incessante action de l'eau et qui en demeure comme voilée.

Et nous parlâmes du passé; elle m'interrogea longuement sur l'oncle Valère et sur ses derniers jours. Elle n'avait appris sa mort que longtemps après, par un mot de Marie Jasmin-Brutelier.

--J'ai craint d'abord que ma disparition n'ait contribué à sa mort. Mais c'est impossible, n'est-ce pas?

Nous n'osâmes pas la détromper. Et tout à coup, Lucien éclata:

--Oh! Françoise, Françoise, pourquoi m'avez-vous traité ainsi?

Elle parut stupéfaite et hésita un moment.

--Hélas! répondit-elle enfin, j'ai peur de ne pas savoir m'expliquer... Si vous m'aviez vue dans ma famille, vous comprendriez mieux. Je suis une pauvre petite bourgeoise, au fond, vous savez. Quand j'ai rencontré l'oncle Valère, il m'a fait croire de trop belles choses. Il m'a expliqué que j'étais sa fille spirituelle, que je serais sa revanche sur la vie. Il me rendait pareille à lui, romanesque, exaltée, n'aimant que ce qui est poétique et sublime. Et quand j'étais avec lui, il me semblait qu'il avait raison et que je ne serais heureuse qu'à condition de lui ressembler. C'était cette Françoise-là que vous rencontriez, Lucien... Et puis, je le quittais, et je rentrais chez moi, dans cet intérieur morne, pratique, terre à terre; alors il me fallait bien reconnaître que j'étais surtout une Chédigny. Je ne comprenais plus rien aux magnifiques illusions de l'oncle Valère; ces instants passés auprès de lui auprès de vous, me semblaient un rêve, un rêve que j'aurais voulu faire durer, mais dont je savais bien qu'il s'évanouirait un jour...

Elle se tut quelques secondes, puis continua:

--Il s'est évanoui! Un jour, je me suis trouvée seule, sans espoir de m'évader, odieusement traitée par une famille impitoyable et n'ayant d'issue que dans un mariage moins pénible encore que la vie que je menais. Comment aurais-je lutté, Lucien, et avec quels éléments de succès? Si vous aviez été en France, j'aurais pu m'échapper, vous rejoindre peut-être... Mais en Amérique du Sud! Vous attendre? Mais vous-même n'auriez plus su me découvrir, ni m'appeler! Et puis, la petite François était morte. Je savais que je vous aimais, que je vous aimerai toujours, mais avec la meilleure part de moi-même, et cette part-là n'avait plus le droit de vivre. Elle est toujours là quelque part, qui rêve, enfermée au coeur de ma conscience. Mais c'est comme si une morte vous aimait... Moi, je suis Mme Victor Agniel, et l'autre, là-bas, tout au fond, n'a plus de nom: c'est un fantôme.

--Au moins, dis-je, ému, n'êtes-vous pas malheureuse?

--Ni heureuse, ni malheureuse. J'ai une fille, j'ai un ménage à diriger, j'ai une maison à surveiller. Victor est gaspilleur et désordonné, il faut que je sois toujours présente pour avoir l'oeil à tout.

--Lui, m'écriais-je, l'homme si raisonnable!

--Raisonnable? fit-elle, en souriant. C'est un vrai enfant! Il n'a que des projets absurdes et des inventions excentriques. Il faut sans cesse que je le ramène au bon sens. Non, je ne suis pas malheureuse, ajouta-t-elle, avec énergie. Victor est bon, avec ses airs suffisants et solennels, et je suis assez libre. Nous passons de longs mois à la campagne, - c'est par hasard que vous me trouvez ici en ce moment, - j'ai beaucoup de bêtes et je les aime. Je ne suis pas malheureuse, mais il y a l'autre, là-dedans, qui se plaint toujours, elle ne pense qu'au passé...

Il y eut un long silence.

--Voyez-vous, dit Françoise, il ne faut jamais prendre l'escalier d'or. Les grands poètes l'ont en eux-mêmes, dans leur propre pensée, mais le rêve des grands poètes, on ne le réalise pas dans ce monde, en tournant le dos au réel. Je crois que l'oncle Valère se trompait sur le sens de la poésie... Je vous demande pardon de vous dire ces choses, ajouta-t-elle, confuse. Vous les comprenez mieux que moi.

Et se tournant vers Lucien:

--Il faut vous marier, Lucien. Donnez-moi la joie d'être heureuse de votre bonheur!

--Oui, oui, répondit-il.

Mais je vis qu'il avait hâte de prendre congé de Françoise.

--Vous reviendrez, dit-elle. Victor sera content de vous voir! Ce n'est pas un ogre, vous savez!

Nous le lui promîmes et nous la quittâmes.

Au moment de franchir le seuil, je me retournai. Comme la naïade semblait usée derrière le voile d'eau, qui l'avait séparée de nous et qui l'en isolait encore!

Le battant de la porte se referma doucement. Nous fîmes quelques pas en silence. Lucien marchait sans rien voir.

--Excusez-moi de vous laisser un moment, me dit-il soudain. J'ai besoin de me sentir seul. Voulez-vous que nous nous retrouvions au restaurant, ce soir, à sept heures? Nous reprendrons le tramway ou le train, après le dîner.

Il s'en alla, au hasard, à travers les rues, et je le regardai longtemps qui marchait au hasard, abandonné à sa tristesse, à ses chimères défuntes.

Et je m'en fus aussi, dans une direction différente, n'ayant guère d'autre but que lui et songeant à mon tour au passé. Un boulevard ombragé me jeta dans un chemin rocailleux, escarpé. Je le suivis, entre des maisons jaunes, pavoisées de linges pendus, et des murs décrépits. Puis, au delà d'un jardin d'aloès et d'arbres de Judée, je vis s'ouvrir un gouffre d'azur, et quelques pas de plus me portèrent sur un vaste espace.

C'était une grande aire ensoleillée qui dominait la ville et ses alentours. Des brins de paille brillaient encore entres ses cailloux ronds. Deux chapelles de Pénitents s'y succédaient, toutes deux ruineuses, aveuglantes de blancheur, portant avec orgueil des façades Louis XIV, dans une sorte de désert où retentissait une école de clairons. A l'un des bouts du vaste espace, montait le clocher pointu de l'église, dont la cloche pendait comme un gros liseron de bronze. Plus haut que l'esplanade même, le cimetière multipliait ses édifices et ses croix.

Une paix magnifique, un grand conseil d'acceptation et de sagesse, tombait de ce lieu éblouissant et poussiéreux, comme retiré en dehors du siècle, entre la Nature et la Mort.

J'allai jusqu'à la pointe du promontoire.

Des deux côtés, des étages de terrasses grimpaient, avec un mouvement insensible, d'insaisissables ondulations de terrains, courant d'un élan unanime jusqu'au pied des hautes falaises, couleur de l'air, qui fermaient le pays. Des oliviers, des agglomérations d'arbres sombres, des saules à éclairs, des pyramides de cyprès, se suivaient, se mêlaient, laissant, de-ci, de-là, transparaître une muraille pâle, une maison comme élimée par le temps, une usine écrasée de soleil. Tout cela allait, comme une seule masse, mourir au bas d'un contrefort de la colline, rond et puissant comme la tête de l'humérus, et plus haut, le sommet de Garlaban émergeait à la façon d'une table.

En me retournant, je voyais, au premier plan, le vaisseau d'une des chapelles Louis XIV, au flanc duquel un clocher lézardé penchait la tête. Cette longue nef se continuait par un mur fait d'oranges et de roses sèches, semé de cailloux blancs, qui portait à son front des genêts desséchés et des pins bleuâtres et qui tombait à pic sur un gazon pelé.

Les moindres détails de ce paysage classique se gravaient dans mon esprit. Tout respirait ici l'amour de la terre, la fête silencieuse des saisons, les pensées sereines, qui s'exhalent de l'âme purifiée, quand elle a accepté de faire corps avec le réel.

En me retournant, j'aperçus, s'enfonçant sous les voûtes à demi effritées des vieilles maisons, une rude pente de pierre, qui, par un autre détour, menait aussi à ce plateau spacieux. Cela me remit en mémoire l'étrange escalier de Valère Bouldouyr et les paroles de Françoise. Je tournai de nouveau la tête vers Garlaban. Une buée bleuâtre flottait sur toute chose, voilant même le soleil brutal. Une poésie sacrée, un lyrisme religieux, s'élevaient du sol brûlant et dur, tout tramé de morts et de racines. Les arbres fumaient dans l'or de l'après-midi. Les champs tranquilles se soulevaient avec béatitude, et l'on entendait, malgré les cigales, des bruits de scierie monter des paisibles vallons.

Je compris alors que l'on n'atteint pas la sagesse en gravissant un escalier d'or et que la vérité importe seule au monde.

Paris, juin 1919 - Vitznau, juillet 1921.


L'Escalier d'Or - 23/23

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