Schulers Books Online

books - games - software - wallpaper - everything

Bride.Ru

Books Menu

Home
Author Catalog
Title Catalog
Sectioned Catalog

 

- L'Escalier d'Or - 5/23 -


ouvert doit donner un peu de jour à un grand atelier qui occupe toute la partie inférieure de l'immeuble, lequel, d'après ce que m'a appris son enseigne, est voué à l'imperméabilisation. Imperméabilisation de quoi? Je ne saurais vous le dire. Mais j'ai toujours supposé que, dans les fondements ténébreux de cette demeure, des démons s'agitaient pour répandre sans cesse dans le monde cette loi morale qui rend les êtres humains imperméables les uns aux autres, et je ne passais jamais devant cet atelier mystérieux sans un serrement de coeur.

Divers bureau occupaient le premier et le second étage de ma voisine de pierre. J'y distinguais un grand nombre d'employés, qui allaient et venaient sans but visible, comme des fourmis dans une fourmilière et déplaçaient d'énormes registres, sur lesquels ils se penchaient parfois, sans doute pour faire le compte quotidien des âmes humaines qu'ils avaient rendues imperméables.

Le reste de la maison se divisait en appartement bourgeois. Parfois, je voyais se pencher à une fenêtre l'un ou l'autre de ses habitants. Au troisième, c'était, d'une part, un vieux couple si uni que, lorsque se montrait la femme, le mari aussitôt accourait et, d'autre part, une famille si nombreuse que je n'avais jamais l'impression que le même enfant se penchât sur l'allège. Au quatrième, deux ouvrières, jeunes et fraîches, deux soeurs, paraissaient souvent dans l'encadrement de la croisée; je les regardais et elles me souriaient. Souvent, l'une d'elles, en train de se coiffer, venait jusqu'à la fenêtre, mais, si elle m'apercevait, elle s'enfuyait aussitôt, toute rougissante de ses épaules nues.

Cependant, sur le même étage, le second appartement ne semblait habité que la nuit.

Une lampe allumée y veillait toujours jusqu'à l'aube.

Cette petite goutte d'or qui s'éteignait si tard excitait mon imagination. J'essayais de me représenter l'homme ou la femme qui la prenait pour témoin de sa vie, de son travail, de ses rêves ou de ses amours. Il m'arrivait même de ne pas me coucher pour surprendre le secret de cette veille. Mais rien ne remuait derrière les parois de verre qui me cachaient les occupations de l'inconnu. Avant de me mettre au lit, je jetais un coup d'oeil sur la maison endormie; sa façade blanche luisait à peine dans l'ombre, tout reposait; mais, en face de moi, la petite étoile scintillait toujours.

Or, un soir, dans ces chambres si singulièrement désertes, malgré leur lampe vigilante, j'aperçus un va-et-vient surprenant. Non pas une personne, mais plusieurs passaient et repassaient derrière les vitres; elles le faisaient avec une rapidité extraordinaire, et je finis par comprendre qu'elles dansaient. Ma stupeur fut sans bornes. On dansait dans ces pièces, que, sans leur lumière, j'eusse pu croire inhabitées! Je fis vingt suppositions; je me demandai si un nouveau locataire avait remplacé l'homme ou la femme à la lampe, ou bien s'il ne louait pas son appartement à une de ces sociétés qui organisent des bals ou des banquets dans les maisons tranquilles du quartier. Mais la platitude de mes inventions augmentait ma déconvenue et ma curiosité. Vers onze heures, les couples cessèrent de passer devant l'écran. A minuit, tout s'éteignit, et, une demi-heure après, la petite lampe mystérieuse se ralluma.

Le lendemain, à peine levé, je courus à ma fenêtre dans l'espoir que mon voisin paraîtrait à la sienne. Personne. Plus tard, une musique bizarre mit toute la rue en émoi. C'était un vieil orgue de Barbarie poussif et criard, auquel manquaient des notes et qui, avec des grincements de poulie, des soupirs de bête malade et des sursauts, désossa, pour ainsi dire, un air du _Trovatore._

Je découvris une singulière machine, montée sur une voiture traînée par un âne; un cul-de-jatte, attaché à un banc parallèle aux brancards, tournait d'une main la manivelle de l'instrument et, de l'autre, conduisait la pauvre bête. Un singe, habillé comme un doge, d'une longue robe rouge, et coiffé d'un bonnet de fourrure, trépignait à l'arrière de l'équipage et agitait un tambour de basque. Quelquefois, un sou tombait d'une croisée, et le petit infirme attendait avec majesté qu'un passant voulût bien le ramasser et le lui porter, ce qui ne manquait jamais.

Un spectacle aussi curieux fit apparaître tous les visages. Les Comptables d'en face surgirent avec leurs registres sous le bras et leurs plumes sur l'oreille; le vieux couple amoureux s'enlaça; autour de la mère de famille, vingt têtes rouges se montrèrent, ouvertes du même rire béat qui les transformait en ces tirelires qui ont la forme de pommes. Les deux ouvrières accoururent, l'une, qui était en corset, se cachant à demi derrière sa soeur.

Mais, même en cette circonstance mémorable, mon travailleur nocturne ne daigna pas jeter un coup d'oeil sur la rue, et l'infirme s'éloigna avec son _Trovatore_ déséquilibré, son âne docile et son singe de pourpre, sans avoir réussi à le troubler dans son détachement suprême des choses de la chaussée.

CHAPITRE VI

Qui traite de la prévision, de la prudence et de la modération.

"Réfléchis à ce que le corps a dit un jour à la tête: 'O tête, puisse la raison être toujours la compagnie de ta cervelle!' " Abou'lkasim Firdousi.

Au moment où je sortais, quelqu'un me frappa le bras: Victor Agniel me cherchait. Jamais encore je n'avais vu sur son visage une telle solennité, ni dans son attitude, plus grave apparat.

--J'ai à vous parler, me dit-il.

--C'est pressé?

--J'ai besoin de vos conseils.

J'avais, le matin même, guigné un livre chez un bouquiniste voisin; le désir de le posséder ne s'étant pas éveillé tout de suite en moi, j'avais passé sans m'arrêter. Mais il m'obsédait depuis le déjeuner; je craignais que quelqu'un ne s'en emparât, et je traînai mon filleul jusqu'au passage Vérot-Dodat.

Je l'ai déjà avoué, j'aime ces vieux passages de Paris à qui une voûte vitrée donne un air à la fois d'aquarium et d'établissement de bains. Le jour y est égal et comme mort: il semble que rien n'y puisse jamais changer, boutiques, ni passants. C'est de l'éternité dans un bocal. Il est difficile de croire que les êtres qui y vivent soient réels, ardents, pareils à ceux qui gravitent dans les rues brûlantes ou glacées; on les prendrait plutôt pour des ombres, des larves, des émissaires de l'Informulé. Pourtant, quand on leur parle, ils laissent tomber de leurs lèvres blêmes les mêmes paroles que les nôtres. Sans doute, leur Laponie sous verre n'ignore-t-elle pas nos passions. Ici, on voit une confiserie, là, un libraire, un empailleur ou un chemisier, un orthopédiste, plus loin, un café. Tout semble ancien, falot, conservé dans du sucre, comme ces antiques bonbons que l'on mangeait chez nos vieilles tantes et qui représentaient un mouton ou un chien, - et le moindre étalage de fleurs naturelles, avec de minces violettes et des roses fantômes, posées sur des fougères, prend là-dedans une luxuriante de forêt vierge.

Mon livre acquis, je ramenai chez moi Victor Agniel. Il prit d'instinct un des fauteuils de mon minuscule salon, car il sentait bien que, pour la révélation qu'il avait à me faire, il ne serait jamais assez imposant.

--Mon cher parrain, me dit-il, je vous annonce mon prochain mariage.

Je le félicitai et je lui dis que, cette fois-ci, j'espérais bien qu'il était entièrement satisfait de cette union, au point de vue du raisonnable.

--Je crois que je n'ai pas à me plaindre, dit-il. L'enfant que j'épouse est douce, soumise, pratique, faite aux soins du ménage.

--Jolie?

--Suffisamment pour me plaire: pas assez pour attirer l'attention. On ne se retourne pas pour la regarder.

--Voilà qui va des mieux!

--Son père et sa mère sont d'honnêtes commerçants de la rue du Sentier. Ce sont eux, surtout, qui m'enthousiasment. Quelle sagesse! Quelle expérience! Jamais un mot vague, une de ces expressions troubles qui vous portent sur les nerfs!

--Le mot amour, par exemple?

--Oui, oui, et tous les autres qui lui ressemblent, vous savez, ces expressions ridicules de chansonnettes! Avec eux, pas de surprise! Ils ne connaissent rien au-dessus de la comptabilité.

--Riches, par conséquent?

--Oh! non, le père a fait à différentes reprises de mauvaises affaires. Mais c'est un hasard, n'est-ce pas, une déveine. J'aime mieux un esprit positif qui se ruine qu'un exalté qui fait fortune. La raison, la prudence, la méthode, mon cher, sont tout ce que j'estime ici-bas!

--Je suis ravi de t'entendre parler ainsi. Et cette enfant t'aime-t-elle?

--Vous plaisantez, parrain! Toujours vos badinages. Non, je ne lui ai encore rien dit de notre mariage, mais je suis persuadé que cette union ne lui déplaira pas. D'ailleurs, ses parents m'admirent beaucoup; ils savent qu'ils n'auront jamais un gendre plus sensé!

--Les as-tu pressentis, du moins?

--Pas encore. Je ne suis pas très pressé de ma marier. Mon oncle Planavergne n'est pas encore mort. J'étudie l'enfant, je la surveille, je la forme peu à peu, je fais bonne garde autour d'elle. Quand la poire sera mûre, je me présenterai, et tout sera dit. Je connais ces gens, d'ailleurs, de la manière la plus pratique du monde; ils sont venus dans l'étude de maître Racuir pour passer un acte, j'ai eu affaire à eux, nous nous sommes plu tout de suite. Ils m'ont invité à leur rendre visite, dans l'espoir, bien entendu, que leur fille me conviendrait. Vous savez, je n'ai pas fait le discret. J'ai montré un bout de l'oreille de l'oncle Planavergne. Alors, une ou deux fois par semaine, je passe la soirée chez mes amis; ils me servent un bon potage, un excellent fricot, et nous jouons au loto avec une cousine de la fillette ou un camarade de l'étude que j'amène quelquefois...

Je voulus le taquiner.


L'Escalier d'Or - 5/23

Previous Page     Next Page

  1    2    3    4    5    6    7    8    9   10   20   23 

Schulers Books Home



 Games Menu

Home
Balls
Battleship
Buzzy
Dice Poker
Memory
Mine
Peg
Poker
Tetris
Tic Tac Toe

Google
 
Web schulers.com
 

Schulers Books Online

books - games - software - wallpaper - everything