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- L'Escalier d'Or - 6/23 -


--Tu n'as pas peur que ta fiancée devienne amoureuse de lui?

Il partit d'un bon éclat de rire:

--Pas de danger. Tu le connais: c'est Calbot, un véritable monstre!

Je me souvins, en effet, d'un pauvre diable, très laid, vrai souffre-douleur de l'étude, avec un nez cassé, à peu près privé de toute arrête médiane et une bouche fendue jusqu'aux oreilles, un de ces êtres que la nature enfante quelquefois sans autre but visible que de réjouir les hommes normaux, - Agniel, en particulier - et, par comparaison, de leur faire croire en leur beauté.

--D'ailleurs, le plus drôle, ajouta-t-il, c'est que l'enfant se plaît avec ce gnome. Elle a pitié de lui, dit-elle. Au fond, je crois qu'elle est très bonne et dévouée, ce qui a bien son prix chez une femme.

--Est-ce que, dans certains cas, les expressions de chansonnettes que tu stigmatisais tout à l'heure retrouveraient grâce à tes yeux?

--Parrain, cher parrain, je vous aime bien, mais vous êtes un étourdi! Ces expressions-là sont ridicules quand il ne s'agit que d'amour, mais, dans un ménage, elles retrouvent leur sens; la femme doit avoir de ces vertus qui font la vie de l'homme plus agréable.

Il parla encore longtemps de la sorte, avec cette certitude tranquille que j'appréciais tant en lui. Il me confia que chaque soir, avant de se coucher, pour ne pas avoir d'aléas, plus tard, il établissait la comptabilité d'une de ses journées futures. Il savait le prix de toute chose, et il prenait plaisir à additionner les dépenses de son ménage, celles de sa femme et les siennes propres, afin de voir ce qu'il aurait à gagner et ce qu'il pourrait économiser là-dessus.

--Cela n'a l'air de rien, mais mes petits calculs sont des plus utiles. On sait où on va. On supprime l'imprévu. Il n'y a pas de méthode plus raisonnable.

Je convins de son excellence. Agniel me quitta pour aller grossoyer chez maître Racuir. Mais, quand il m'eut quitté, je m'aperçus tout à coup qu'il avait omis de m'apprendre le nom de sa fiancée future.

CHAPITRE VII

Dans lequel l'invraisemblable devient quotidien.

"Avoir perdu la tête lui paraissait une chose fort plaisante. C'est assez souvent sous ce point de vue que l'esprit sans jugement envisage le malheur d'autrui." Duclos.

Cependant les rêveries de mon jeune ami ne me faisaient pas oublier les mystérieuse occupations de mon voisin d'en face. Pendant plusieurs mois, j'observai sa fenêtre sans y voir autre chose que la lumière de sa petite lampe, mais, un soir, un éclat inaccoutumé me révéla que cet inconnu donnait à danser de nouveau dans son étroit appartement.

Je remarquai d'abord une profusion de clartés. Au bout d'un moment, on ouvrit une des fenêtres, et j'entendis alors distinctement les accents d'un violon. Il jouait avec un sentiment délicat et triste des pièces du XVIIIe siècle, des airs de Mozart, de Rameau et de Scarlatti. Puis, après un assez long silence, j'ouïs de vulgaires valses et des polkas surannées. Et je vis passer des couples. Je les distinguais d'abord mal à cause des rideaux de mousseline blanche, derrière lesquels ils évoluaient. Mais je me souvins tout à coup d'une lorgnette de théâtre oubliée au fond d'un tiroir, et, dès que je l'eus appliquée à mes yeux, je faillis la laisser tomber de surprise! Mon extraordinaire voisin donnait, en effet, un bal costumé! Au premier moment, je discernai difficilement les costumes. Ce ne fut qu'après un long examen que je réussis à isoler les danseurs, à les reconnaître et, non point à juger avec précision, mais à entrevoir, peut-être même à imaginer, la défroque dont ils étaient affublés. Il faut dire qu'ils approchaient rarement des croisées et que, même avec ma lorgnette, je voyais passer et repasser des silhouettes, plutôt que des êtres vivants!

Pourtant, je finis par apercevoir un Pierrot, sans doute à cause de la simplicité de son costume. Il ne semblait pas danser, mais il allait et venait d'un air hésitant, surtout dans les instants où les autres couples se reposaient. Parmi ceux-ci, je démêlai à la longue une jeune femme à perruque blanche, puis une autre, dont une mantille devait couvrir le front. Pour les autres hommes, ils devaient figurer un Incroyable, un Mousquetaire et un Pêcheur napolitain, car j'aperçus un chapeau de feutre à longues plumes, un vaste tricorne et un bonnet rouge à gland. Quant aux visages, bien entendu, il ne fallait pas penser à les distinguer.

Je passai deux heures derrière la fenêtre, sans voir autre chose que les allées et venues de ces six personnes, qui constituaient évidemment tous les invités de cette fête étrange. Mais j'étais si surexcité que je résolus de les examiner de plus près. Quand la musique s'arrêta, quand les lumières s'éteignirent, je dégringolai en hâte mon escalier et courus me poster au coin de la porte par laquelle je supposai qu'ils devaient sortir. Mais sans doute arrivai-je trop tard; la rue était déserte, personne ne parut. Je revins à pas lents, songeant à ces circonstances. La petite place du Palais-Royal dormait dans le silence de la nuit, solitaire et théâtrale, avec les becs de gaz qui n'éclairaient qu'à mi-hauteur de grandes maisons tranquilles; le passage Vérité ouvrait son porche béant et vaste où pendait une pâle lanterne; la rue Montesquieu s'enfonçait au delà dans de molles ténèbres. Comme je tournais le coin de la rue, j'aperçus M. Valère Bouldouyr. Il marchait plus lourdement que d'habitude en pesant sur sa grosse canne. Il ne me remarqua pas, et son pas traînant et inégal fit peur à un long chat noir, qui jaillit presque d'entre ses pieds et alla se cacher dans un angle du mur. Il disparut au tournant du passage Vérité.

Le lendemain, je le rencontrai de nouveau. Il faisait avec sa jeune amie le tour des charmilles du jardin. L'idiot les accompagnait. Je les suivis, tout frémissant du désir d'entendre leur conversation, mais ce fut à peine si, de loin en loin, une phrase venait jusqu'à moi.

Cependant, M. Bouldouyr et sa compagne causaient avec tant d'animation qu'ils en oublièrent l'idiot, qui resta en arrière à considérer le jet d'eau. Or, juste à ce moment, une bande de jeunes galopins, échappée de quelque collège, traversait en criant le Palais-Royal. Ils avisèrent l'égaré et, selon la coutume de leur race, résolurent de le cruellement brimer. Ils firent aussitôt une ronde qui se noua autour de lui et l'entoura de son mouvement vertigineux et de ses hurlements répétés. Le pauvre ahuri s'efforçait de leur échapper, et, à chaque élan qu'il prenait pour rompre la chaîne, il recevait une bourrade qui le rejetait en arrière. Il appela au secours, mais ses amis étaient maintenant trop loin pour distinguer ses cris au milieu du tumulte général. Le dessein des garnements était visiblement d'amener leur victime jusqu'au bord du bassin et, en ouvrant brusquement leur cercle, de produire une bousculade au cours de laquelle il tomberait à l'eau.

Ce fut à ce moment que j'intervins. Comme il passait devant moi, je saisis par l'épaule le plus déchaîné de ces énergumènes.

Il était temps. L'innocent venait de rouler à terre et son front, frappant rudement la margelle du bassin, laissait déjà couler un filet rouge. Je giflai violemment le bonhomme que j'avais happé et j'en jetai un autre sur le sol. Tous reculèrent et commencèrent à me huer. Mais l'arrivée des gardiens du square, qui firent mine de mener deux ou trois de ces forcenés au commissariat de police et le retour de M. Bouldouyr et de sa compagne, protecteurs visibles de la victime, firent évanouir toute la bande. Il ne nous resta plus qu'à conduire le blessé chez le pharmacien, qui lui fit un pansement rapide, la blessure n'ayant aucune gravité.

Comme nous sortions de la boutique, M. Bouldouyr, au nom de son jeune ami, m'offrit ses remercîments, auxquels l'infortuné joignit les siens. Après quoi, M. Bouldouyr témoigna du désir de me mieux connaître. Je lui dis qui j'étais et ce que je faisais dans la vie, ce qui ne fut pas long. Il voulut aussitôt se faire connaître, mais je le prévins en l'appelant par son nom et en lui récitant une de ses strophes:

_Rien, Madame, si ce n'est l'ombre D'un masque de roses tombé, Ne saurait rendre un coeur plus sombre Que ce ciel par vous dérobé._

Jamais je n'ai vu homme à ce point stupéfait. Il balbutia quelques mots qui exprimaient son impossibilité de croire à une telle félicité.

--J'ai vos livres dans ma bibliothèque, monsieur Bouldouyr, dis-je avec assurance, et je les admire beaucoup.

Il me serra alors les mains avec une grande effusion; il était bouleversé. Enfin il reprit ses esprits et me présenta à la jeune fille qui l'accompagnait et qui était, me dit-il, sa nièce, Françoise Chédigny. Il m'apprit ensuite que l'idiot s'appelait Florentin Muzat et qu'il l'aimait beaucoup. Ledit Florentin exécuta en mon honneur un extraordinaire plongeon et se mit à rire angéliquement.

--Monsieur, me dit Valère Bouldouyr en me quittant, serait-il indiscret à moi de vous exprimer le désir de vous revoir? Je ne suis qu'un vieux poète oublié de tous, mais vous m'avez montré tant de sympathie que vous excuserez, j'en suis sûr, mon indiscrétion.

--J'ai le même souhait à formuler, monsieur!

Il me serra de nouveau la main et nous prîmes rendez-vous. Mlle Chédigny m'adressa un sourire qui me fit frémir de tendresse émue, tant il était amical et presque intime, et Florentin Muzat plongea de nouveau jusqu'à terre, n'ayant pas encore compris, d'ailleurs, de quel fâcheux bain l'avait sauvé ma providentielle intervention.

CHAPITRE VIII

Où le lecteur commencera de savoir où mène l'escalier d'or.

"Le besoin de la correspondance parfaite entre le dedans et le dehors des choses, entre le fond et la forme, n'est pas dans sa nature. Elle ne souffre pas de la laideur; à peine si elle s'en aperçoit. Pour moi, je ne puis qu'oublier ce qui me choque, je ne puis pas n'être pas choqué. Henri-Frédéric Amiel.


L'Escalier d'Or - 6/23

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