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- Histoires grises - 10/21 -


serviette dans la bouche, dormait dans un coin. Loute perchée sur un tabouret, la tête appuyée sur son bras, suçait mélancoliquement la paille d'un verre vide. Je la mis rapidement au courant de mes intentions. Elle accepta mon invitation avec reconnaissance. Nous fûmes dîner dans un restaurant voisin et je fis déboucher quelques bouteilles de vins choisis. J'étais très en forme et elle aussi. Du moins, je l'ai cru, ce jour-là: depuis, -- parce que j'ai souvent ruminé cette scène -- il m'a bien semblé que Loute n'était pas tout à fait comme à son ordinaire; son rire devait sonner un peu faux; mais était-ce force de caractère ou insouciance ou bien habitude de sa part, ou bien seulement défaut de compréhension de la mienne; je ne m'aperçus de rien. Après le dîner, nous avions été à Bullier, presque désert ce soir-là et nous avions fini la nuit à Montmartre. Je crois que c'est la dernière nuit que je me sois amusé. Il y a des gens pour lesquels les transformations de la vie sont lentes; pour moi, la mienne s'est brusquement modifiée à cette date. Ce ne fut pas un tournant, mais un angle vif; comme un carrefour.

Le lendemain matin, j'étais chez Loute. Nous aurions pu faire la grasse matinée, rien ne nous pressait, pourtant, d'assez bonne heure, elle s'était levée. Je la vois encore, en jupon et en sandale, trottant dans son appartement pour nous faire du chocolat.

Cet appartement -- nous le connaissions tous -- était au Boulevard St-Michel, derrière le Luxembourg, un peu après l'Ecole des Mines, une maison d'angle au deuxième. Le mobilier et la décoration étaient de Martine. Tu sais bien, la chambre rouge et violette, le lit-sofa sur une marche de laque noire, la psyché empire. Tu vois?

- Pas du tout, dis-je avec conviction. En réalité je voyais très bien.

Mais il insista:

- Tu as oublié le salon bleu au tapis à carreaux qui était séparé de la salle à manger par un treillage de vigne verte? Le petit aquarium et le jet d'eau sur la cheminée du salon?... Enfin, je me les rappelle bien. Cet appartement était la joie et l'orgueil de Loute. Il lui avait été offert par un Roumain qui, ses études terminées, était reparti dans son pays. Loute en s'y installant avait vu se terminer pour elle l'ère des garnis. Elle le soignait méticuleusement, le nettoyait et le paraît toute la journée. A tous venants, elle en vantait l'originalité et le confort; c'est en lui, qu'elle passait, à lire ou à raccommoder, les bonnes heures de sa vie. Je m'en suis rendu compte ce jour-là, cet appartement était sa seule joie.

J'étais couché tranquillement en train de boire le chocolat brûlant qu'elle m'avait préparé; je remarquais qu'elle ne mangeait pas. Elle était assise, sa tasse sur les genoux, près de la fenêtre, regardant le boulevard; je la voyais un peu de profil et m'aperçus que des larmes tremblaient au bout de ses cils; du coup, je me levais, j'allais vers elle et la prenant dans mes bras, je lui demandais:

- "Qu'est-ce que tu as?"

D'abord, dans un faux sourire, elle essaya de nier ses larmes. J'ai appris depuis tout l'empire que cette petite femme peut avoir sur elle, puis comme j'étais le plus fort et que j'insistais, elle me répondit comme un gosse:

- "Du chagrin".

J'insistais encore, la pressais de questions; elle finit par m'ouvrir un petit secrétaire chinois qui était près d'elle et, pour toute réponse, me tendit un papier. C'était un commandement d'huissier. Je mis un bon moment à le lire. Tu sais, ces sortes de documents sont écrits dans une langue impossible. Mais l'acte citait un extrait de jugement et je compris à travers tout ce fatras que Loute n'avait pas payé son loyer depuis neuf mois et qu'à la requête de son propriétaire, auquel s'étaient joints quelques fournisseurs, l'huissier devait saisir meubles et les faire vendre aux enchères. Le commandement était daté de l'avant veille. Je pressentis le drame et lui demandais:

- "Ils vont te saisir?"

Mais Loute, tranquille devant cette éventualité, me répondit:

- Tout de même pas jusque-là, j'ai écrit hier au propriétaire pour lui demander encore un délai... seulement, c'est ennuyeux".

J'étais moins rassuré qu'elle, mais son attitude cependant m'enlevait une partie de mes inquiétudes. Il s'agissait de 3.800 frs. Inutile de te dire que je ne les avais pas. Evidemment cette somme était beaucoup pour moi, mais je pensais qu'elle ne serait peut-être pas grand chose pour un propriétaire parisien. Cependant par précaution, à la pensée de l'effondrement que cette saisie produirait en Loute, j'eus d'abord l'idée de télégraphier à ma famille une invention quelconque. Mais je réfléchis que la réponse en admettant même que la fable soit crue, n'arriverait jamais à temps et la procédure suivait son cours. Je pensais aussi filer chez des camarades, leur expliquer le cas et réunir le magot, mais c'était les vacances et je ne voyais pas chez qui frapper. Devant cette impossibilité d'agir, je finis par me persuader que Loute avait raison; il n'y avait peut-être dans tout le pathos de cette feuille qu'une manoeuvre destinée à effrayer une petite fille. En fin de compte, si contrairement à nos prévisions, l'inévitable arrivait, il serait toujours temps d'aviser. Je m'habillais à la hâte et comme tu penses, une fois prêt, je ne m'en allais pas.

Naturellement le charme était rompu. J'essayais de la distraire en lui racontant des histoires de l'autre monde; celui-ci n'étant guère divertissant pour elle. Mais je ne devais plus être en forme: cette fois le vin n'opérait plus, mes histoires ne la déridaient pas. La conversation tombait et toujours, Loute, bien qu'elle ne crut pas au danger, revenait à la fenêtre, comme pour se donner une contenance. Je tentais un moment de me moquer légèrement de son mobilier, de lui dire que cette décoration était danubienne et bonne pour un certain temps, mais qu'elle devait forcément lasser à la longue. L'expression de ce jugement la fit sourire et je compris vite que mon insistance, sur ce sujet, n'aurait d'autres effets que de lui démontrer mon mauvais goût.

Et le temps passait, quand j'entendis Loute tout d'un coup pousser un cri de douleur, le cri d'une bête frappée à mort.

C'était sur le boulevard; une lourde voiture vide, moitié charrette, moitié camion, s'avançait lentement.

- "Tu es sotte, fis-je, si une voiture de déménagement ne peut plus passer sous tes fenêtres..."

Celle-ci ne passait pas. Elle venait bel et bien vers nous, suivie sur le trottoir par trois messieurs qui firent, une fois arrivés devant notre porte, des signes au conducteur. Sur leur gestes, la voiture vint docilement se ranger sous nos fenêtres mêmes. Quatre bonshommes en descendirent, l'un d'eux avait une grosse figure ronde, coiffé d'un casque à mèche; je ne l'oublierai de ma vie.

Et bien, vois-tu, je n'ai jamais été condamné à mort, mais j'imagine que la vue du fourgon qui doit vous mener à la guillotine doit vous faire ressentir quelque chose d'analogue à ce que je ressentais alors. Quelques minutes d'angoisse se passèrent; le temps aux hommes de monter l'escalier. Loute pâle ne pleurait plus, mais je voyais un tremblement nerveux agiter son maxillaire inférieur. Le timbre retentit. Le premier mouvement de la pauvre petite fut de ne pas ouvrir, mais comme je lui faisais remarquer rapidement et aussi doucement que possible l'inutilité de cette résistance, elle me demanda d'aller ouvrir moi-même. Ils entrèrent. Il y avait la concierge, l'huissier, les deux témoins et derrière eux le choeur des déménageurs qui avaient l'air de figurants. L'huissier se présenta, il devait "parler à la personne".

- "Elle est très émue, dis-je, si vous voulez me faire votre communication..."

Il insista, la loi ordonnant qu'il fasse lui-même sa signification au débiteur.

- "Au surplus, ajouta-t-il en souriant, je saurais y mettre la manière. Entre gens du monde, il n'y a pas de situation dont on ne puisse se tirer."

C'était un grand garçon, assez jeune et se sachant beau. Ses vêtements étaient d'une élégance fripée, mais recherchée tout de même. L'eau coulait de son parapluie sur le tapis. Je le lui pris des mains, pour le mettre au porte-manteau, un peu brusquement peut-être. Ce tabellion m'agaçait.

- "Vous vous souciez des gages des créanciers, me dit-il, avec une suave ironie... c'est bien."

Il était le plus fort, je n'avais rien à dire. Je le précédais chez Loute.

Elle le reçut debout, appuyée contre le mur et écouta sans broncher son petit discours. Ah! certes, on voyait que cet homme de loi avait l'habitude; il récitait une leçon qu'il avait dû placer bien des fois, dans des circonstances identiques et où alternaient savamment les mots de la procédure et ceux de l'encouragement. Parmi ces derniers, il y en avait d'une méchanceté cruelle et d'une cuisante impertinence. Il disait, par exemple: "Il vous est loisible d'ailleurs de racheter, ou de faire racheter (et il se tournait en disant ces mots vers moi) vos meubles à l'hôtel des ventes". Je t'avoue, que je baissais la tête comme un coupable, sans arriver à comprendre cependant la faute que j'avais commise. J'aurais donné toute ma fortune pour pouvoir jeter à la figure de cet individu les 3,800 francs qu'il poursuivait.

- "Vous pouvez prendre tout votre temps, continuait-il; la loi nous prescrit de ne point saisir: le coucher qui vous est nécessaire, c'est-à-dire votre lit, vos couvertures, draps, édredons, etc., les habits dont vous êtes couverte. Je suis seul juge, vous pourrez mettre sur vous tous les vêtements auxquels vous tenez. Enfin il va sans dire que tous les papiers et menus objets n'ayant comme valeur principale que le souvenir, par vous y attaché, vous resteront".

Loute n'avait pas répondu, comme il fallait donner des ordres pour l'enlèvement, elle parla. Elle était blême et sa gorge était si contractée que le son de sa voix en était changé et les mots qu'elle disait semblaient être dits par une autre. Elle ne croyait pas encore à ce moment que ces hommes allaient prendre son mobilier.

- "Vous vous trompez, Monsieur, fit-elle, très calmement; je me suis arrangée avec le propriétaire, auquel j'ai écrit hier."

Et ce fut dit avec une telle autorité que l'huissier lui-même en fut troublé; un instant il hésita. Mais son trouble ne dura pas, il la pressa de questions, elle s'embrouilla et comme elle s'en rendit soudain compte, d'un coup elle tomba à genoux aux pieds de l'homme, les mains crispées au pan de sa jaquette.

- "Monsieur, Monsieur, criait-elle, je vous en supplie, je paierai, je vous le promets, je vous le jure."


Histoires grises - 10/21

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