Schulers Books Online

books - games - software - wallpaper - everything

Bride.Ru

Books Menu

Home
Author Catalog
Title Catalog
Sectioned Catalog

 

- Histoires grises - 2/21 -


portières, on vend des fleurs et n'importe quoi, tout ce qui se présente. Alors, c'est invraisemblable, ça ne change plus. A tout prendre, d'ailleurs, dans les circonstances normales, c'est une vie comme une autre, pas meilleure et pas pire non plus; comme dans toutes les vies, il y a de bons et de mauvais moments.

Pendant qu'il laissait passer ses réflexions, sa porte s'ouvrit doucement et soudain la lumière de la chambre s'augmenta de la lueur d'une seconde bougie. Plutarque vit un homme d'âge moyen, assez bien vêtu, qui s'excusa :

- Pardon.

Plutarque fut contrarié. Il avait payé, ce n'était pas pour qu'on vienne le voir et lui dire "pardon". Trop habitué à ne pas gaspiller l'heure bonne en récriminations, il ne se laissa point pourtant absorber par ce petit inconvénient, et ne perdit pas une minute à se demander ce que cet homme bien habillé pouvait venir faire dans cet hôtel. Il lui intéressait peu de savoir si son visiteur commençait la phrase descendante par laquelle lui-même avait passé, si c'était un policier ou un détraqué vicieux à la recherche d'une combinaison extraordinaire. Dans son monde à lui, comme on ne s'étonne plus, on ne s'occupe guère des affaires des autres: les siennes suffisent.

La pluie dehors battait une charge sur le toit de zinc, et la classique et sadique satisfaction de sentir qu'on est à l'abri soi-même pendant que les autres pataugent, l'envahissait. Malheureusement, depuis un moment des tranchées agaçantes lui tenaillaient le ventre, de plus en plus lancinantes. Il pensa que c'était la _croûte garnier_ ou au moins la sauce qui faisait des difficultés pour passer. Comme il n'y a rien de tel pour digérer que le sommeil, il souffla sa chandelle et s'endormit presqu'au commandement, ainsi qu'il était accoutumé par les nécessités de ses nuits non tranquilles.

Sa pénible digestion le réveilla. Il faisait encore noire dans la chambre. Maintenant il avait chaud et ses tempes battaient. Il alluma sa bougie; comme décidément ça n'allait pas dans cette atmosphère étouffée, il éprouva le besoin de respirer, se leva et sortit dans le couloir obscur. Pressé, son pied buta dans quelque chose et il s'allongea sur un corps couché là; sa figure toucha une figure et à la lueur de sa bougie qui coulait sur le plancher, il reconnut l'homme qui avait ouvert sa porte. Le visage était congestionné, les yeux vicieux gonflés; sur la bouche s'était figée une fraise de sang. Plutarque fit un rétablissement sur ses mains, se redressa et sans la moindre hésitation, feutrant son pas, à croire qu'il foulait de la mousse, il marcha vers la porte, cria:

- Cordon...

et sortit.

Dehors, il ne se hâta pas, tourna à tous les carrefours rencontrés, décidé à aller loin, très loin dans le quartier qu'il se rappellerait en route avoir le moins fréquenté. C'était à peine si son coeur battait plus vite. Il n'avait plus du tout mal au ventre.

L'homme était-il mort ou vivant dans le couloir de l'hôtel? C'était encore "une affaire des autres". Mais allait-on l'impliquer dans l'affaire, le cueillir lui-même? C'était bien le motif qui l'avait fait fuir, mais qu'y pouvait-il? C'était oui ou non. Il fallait se donner toutes les chances. Après tout, en dehors des formalités, des discussions, de l'audience, bien au fond, la prison ne change pas tant les choses. Il se rappelait la caserne. Toujours des avantages et des inconvénients, comme dans toutes les vies, comme dans la maraude, de plus on est nourri, somme toute... et logé.

III

Il faisait noir encore quand il arriva aux Gobelins. C'était là qu'il avait pensé élire domicile, parce que quand on est gueux, à la différence des bourgeois, on ne demeure pas dans une maison ou dans une rue, mais dans un quartier tout entier. Dans le petit bar qui venait de s'ouvrir, il avait presque pris cette décision, assis devant un vin blanc, lorsqu'un souvenir lui revint. Un ancien camarade à lui, du temps où il était étudiant, le fils d'un notaire de Provence, s'était établi crémier dans ce quartier, après un mariage assez drôle avec Ginette, une grande brune qui allait au Bullier. Celui-là avait hérité cinq mille francs d'une tante; la fille, qui avait le sens de la vie, avait exigé l'abandon des carrières libérales, en telle sorte que son époux n'avait descendu que de quelques crans. Plutarque n'avait pas idée de l'endroit où se trouvent la boutique, il avait appris seulement que les affaires de son ami marchaient et que Ginette avait eu deux jumelles. Cette possibilité de les rencontrer était encore trop pour lui; il prit brusquement le parti de s'installer ailleurs et repartit aussitôt de ce pas lent, cadencé et rasant le sol qu'ont tous les chemineaux du monde.

Le petit jour piquait quand il s'approchait d'Auteuil. Il avait suivi les bords de la Seine. Une vague buée flottait sur le fleuve qui sentait la marée. Le froid du premier matin pinçait. Plutarque se promena un moment, puis, sous le regard d'un agent de police, passa la porte du marché. Les boutiques étaient déjà installées. Les carottes, les choux, les salades et les petites bottes de radis étaient bien rangés dans les caisses de bois. Il y avait du poisson, de la boucherie, de la charcuterie, du gibier, du fromage, des fruits, des fleurs, des asperges en branche, de tout ce qui se mange, et en grande quantité, de quoi faire crever des milliers de bedaines. Les vendeuses et les marchands parlaient doucement, étaient sérieux; on sentait toute la gravité de ces actes de vendre et d'acheter pour ce petit peuple de travailleurs.

Comme Plutarque était en train de considérer un chapelet de saucisses, se demandant si on les mangeait crues et si on les vendait au détail, il s'entendit appeler:

"Dites, l'homme, vous voudriez pas m'aider?..."

C'était une grosse cuisinière déjà vieille, une large figure épaisse et résignée. Elle portait un panier plein sous un bras et deux autres vides dans une main. Plutarque la débarrassa du tout et la suivit à travers les petites allées, pendant qu'elle tâtait, marchandait et quelquefois achetait. Son marché dura bien une heure. Plutarque s'étonnait qu'on pût avoir besoin de tant, même dans une grosse maison. Il en avait bientôt plein sa charge et avait dû enlever sa ceinture pour tenir deux fardeaux dans une main.

- Maintenant c'est fini, dit la femme, suivez-moi.

Et elle le dirigea non loin de là vers le centre de la place d'où partait le tramway.

En marchant, elle se plaignait du prix des choses.

- Et encore vous avez vu la première marchande, commentait-elle, voulait me les faire vingt-cinq sous!

Plutarque avait appris à se mettre dans la peau des rôles; il répondit:

- Ne m'en parlez pas, c'est une misère, on ne sait plus, on ne sait plus... et on a bien du mal.

La femme aima cette humilité approbative; elle aima la prévenance de son porteur parce que, de lui-même, il avait offert d'attendre le tramway pour faire passer les paniers. C'est pourquoi peut-être elle lui donna un franc.

Quand le véhicule partit, Plutarque enleva poliment sa casquette. De l'impériale la femme lui cria:

- "Si vous êtes là, demain...

La magie des mots est telle que cette phrase le troubla. Jusque-là, Plutarque avait fait la comédie de circonstance: comme il jouait le sans-travail assasin aux Champs-Elysées quand la nuit venait, ou le pieux mendiant à la porte des églises et la gouape le matin à la sortie des cabarets, il savait faire le malheureux. Maintenant dans les derniers grincements et les appels du timbre qu'on entendait affaiblis, quand, au bout de l'avenue, le tramway n'était plus qu'une miniature semblable à un jouet d'enfant, il restait à arpenter le refuge.

Tant de temps s'était passé qu'on ne lui avait pas dit "à demain". Cette idée qu'on accrochait sa vie du jour à celle qui viendrait, l'étonnait d'abord; penser que la grosse femme ne s'était pas rendu compte de l'instabilité de ses occupations finit par l'amuser. Il en sourit pendant qu'il marchait.

La journée était belle, il poussa une pointe jusqu'à l'entrée du Bois; derrière un bouquet d'arbres, une petite pelouse le tenta; son sommeil avait du retard. Dans l'herbe encore humide, il s'allongea, la casquette sur la figure, la pointe des pieds en l'air; il s'endormit.

Dans l'après-midi, à la sortie des courses, il fit quatre francs. Le soir il s'offrit un bon petit dîner et trouva non loin du marché une chambre où pour vingt-cinq centimes on pouvait aller passer la nuit avec trois autres passagers: le luxe de dormir seul ne lui avait décidément pas assez réussi. Il se leva le dernier au matin, proposa au logeur de balayer la chambre et le couloir. Cette offre fut acceptée; on lui rendit deux sous et de la considération.

Au marché il pénétra encore sous l'oeil de l'agent et se rendit à la boutique de la boucherie par où la cuisinière lui avait dit débuter. Il n'attendit pas. Elle le reconnut à peine, mais n'hésita pas à lui confier ses paniers. Comme la veille, ils firent ensemble le tour des étalages, lui attendant en silence pendant les pourparlers, se contentant d'approuver du coin de l'oeil les arguments de la femme quand elle se plaignait qu'on l'écorchait. En route pour le tramway, ils échangèrent encore quelques paroles. Elle lui apprit qu'elle servait dans un institut de demoiselles, qu'il y avait plus de dix-huit personnes à table, que les pensionnaires étaient de familles riches et beaucoup d'autres détails lesquels, en dépit de tout l'intérêt qu'il montrait, étaient complètement indifférents à Plutarque. Sur le refuge, elle eut une remarque désagréable:

- Je vous ai donné un franc hier; c'était la première fois, mais c'est beaucoup.

- Je sais bien, répondit-il, c'est beaucoup de bonté de votre part; tout de même, si ça ne vous faisait pas défaut à vous, on a tant de difficultés...

La femme redonna vingt sous, ce qui créait la fixité du tarif. Il fit encore passer les paniers sur la voiture après avoir reçu son prix, ce qui constituait une sorte de service gratuit et de remerciement. Il enleva comme la veille sa casquette au moment du départ et entendit une commère sur la plateforme qui soulignait son geste:

- Eh bien, Madame, j'espère que vous avez un porteur poli, c'est si


Histoires grises - 2/21

Previous Page     Next Page

  1    2    3    4    5    6    7   10   20   21 

Schulers Books Home



 Games Menu

Home
Balls
Battleship
Buzzy
Dice Poker
Memory
Mine
Peg
Poker
Tetris
Tic Tac Toe

Google
 
Web schulers.com
 

Schulers Books Online

books - games - software - wallpaper - everything