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- Histoires grises - 3/21 -


rare aujourd'hui.

Cette remarque étant un hommage indirect à la façon dont la bienfaitrice traitait son homme, elle dit plus gentiment que hier encore:

- A demain.

Cette fois Plutarque réprima une véritable envie de rire. Ah! mais c'était un métier alors. A vrai dire, tous les jours -- car il faut bien qu'elles mangent les demoiselles -- il était embauché. Le soir, il retourna souper dans la même maison, chez un marchand de bois dont la nourriture l'avait satisfait; il coucha dans le même hôtel, et commença une vie toute différente de celle qu'il traînait auparavant.

Les jours qui suivirent améliorent encore sa situation. Il avait bientôt acquis la confiance de la vieille, faisait avant son arrivée le tour des boutiques, voyait la marchandise et s'enquérait des prix. Les marchands ne l'aimaient pas, mais l'estimaient. La cuisinière, en arrivant, écoutait son rapport; même quelquefois lui laissait de petites sommes pour profiter des premières occasions le lendemain. Il s'acquittait consciencieusement de ces missions de confiance, ne majorant les prix que dans une proportion très modeste, très admise, sous le nom d'escompte, par le personnel achetant d'ordinaire.

Il s'était débrouillé aussi dans l'organisation de sa vie. Pour la nourriture, il avait obtenu d'aider au service le soir, moyennant quoi on lui donnait pour rien, à la fermeture de l'établissement, un repas, c'est-à-dire une soupe chaude, un peu de restes, une miche et souvent un verre de vin. A l'hôtel, il balayait et arrosait tout le second étage réservé aux gens de passage et l'escalier en entier; ce service était rémunéré par le droit de coucher dans un lit véritable, dans la chambre à deux lits de la bonne. Plutarque y dormait seul la plupart du temps; sa compagne apportant une régularité surprenante dans l'irrégularité d'une conduite agitée, découchait presque toutes les nuits. Rapidement il était redevenu l'homme d'un certain ordre. Il montait se coucher aussitôt son souper mangé et son travail fini. Sa chambre était l'objet de soins minutieux, toujours balayée et arrosée, même les affaires de sa compagne étaient mises en place par lui -- c'était le seul moyen de n'en pas être encombré --. La cuvette de zinc avait été garnie de bouts de corde déchiquetés, en telle sorte qu'elle pouvait encore parfaitement servir. Une caisse, au pied de son lit, avait reçu des charnières et un cadenas: c'étaient "ses affaires". Pour le moment elle ne contenait guère que des aiguilles, du fil et un bout de savon, mais Plutarque fermait son bien le matin en sortant et emportait sa clef. Quand il rentrait, il comptait son avoir. Assis sur son lit il dénouait, entre ses jambes, un bout de chiffon qui renfermait sa fortune. Ses économies augmentaient, il s'était imposé de ne dépenser que la grappille; tous les soirs, il ajoutait au moins son franc, et les choses allaient assez bien, puisqu'en payant un repas de midi, un peu de tabac et quelques verres, -- en ne se refusant pas grand chose -- son gain régulier s'amassait.

La pensée lui venait d'acheter des vêtements. Plusieurs courses chez les fripiers des environs lui donnaient une idée exacte du prix des choses. Trois objets le sollicitaient; d'abord des souliers, sur les siens les pièces ne tenaient plus bien; ensuite une chemise, la sienne, en lambeaux et moisie par place, aurait gagné à avoir une rechange permettant un lavage et une réparation; enfin, une casquette. Ce troisième désir surtout l'obsédait.

Il n'aurait osé l'avouer à personne, il ne s'agissait pas d'une casquette ordinaire, celle qu'il avait étant assez bonne d'ailleurs, mais bien d'une casquette neuve, flambante, qu'il avait vue à la devanture du chapelier des chemins de fer. Le couvre-chef avait une calotte bleu-ciel et, au turban de velours noir, était brodé, en lettres d'argent le mot : "COMMISSIONNAIRE". Coiffé de la sorte, il lui semblait que sa situation serait définitivement assise, que les pourboires seraient forcément plus gros, qu'on le reconnaîtrait dans la rue et qu'il se constituerait une clientèle attirée. Le marchand en demandait douze francs, c'était beaucoup.

Le soir, après avoir fait ses comptes, sitôt qu'il était dans sa couverture, il y pensait. Finalement, hésitant, il n'achetait rien; il se contentait pendant le jour, après le déjeuner, de réparer les trous nouveaux de ses effets par des reprises savantes, qu'il cousait péniblement, en tirant la langue pour mieux faire, comme un enfant à ses premiers travaux d'écriture.

Tout de même, quand il regardait en arrière, quels changements dans sa vie d'avant. Maintenant ses jours passaient réguliers, tous pareils, sans imprévu et sans inquiétude. A table, en s'asseyant, il lui arrivait d'avoir bon appétit, mais il ne retrouvait plus jamais la désagréable sensation de la faim. Autrefois, cette douleur lui était familière, de plus en plus tenace, avec cette crampe particulière qu'elle déclanche en nous et qui fait marcher, chercher, se fatiguer à mesure que les forces physiques diminuent; il se rappelait les premières bouchées qu'on mange après avoir eu faim, bouchées qui sont sans goût et qui font au passage, quand on les avale, l'impression de corps étrangers ne se désagrégeant pas.

Tout cela était loin, très loin même; une remarque du marchand de vins chez qui il mangeait, le lui prouvait plus que tout. Le commerçant avait dit à sa femme, un soir, devant lui, d'un de ses clients qui lui devait de l'argent: "Ce n'est pas un travailleur comme moi ou comme Plutarque"...

Ces mots l'avaient frappé! Ils étaient comme la coupure entre sa vie vagabonde et sa vie de maintenant. Désormais son changement était sorti de ses considérations sur lui-même; les autres aussi le constataient. Ce fait donnait à sa situation présente une consécration et impliquait en même temps pour elle une durée, un établissement, comme un vague but atteint qui l'étonnait.

La destinée des êtres est une fantaisie, pensait-il, c'était pour en arriver là qu'il avait fait ce chemin long, accidenté, fou surtout; qu'il avait vécu toutes ses heures incertaines avec, si souvent, l'attente de la catastrophe imminente et définitive. Il se rappelait les conseils d'un vieil ami de son père:

- On fait sa vie... Choisis bien _ta vocation!_

Ces gens établis sont à mourir de rire; ce à quoi on est appelé, est-ce qu'on peut le savoir jamais, avant d'être arrivé? Comme si ce n'était pas la vie toute seule qui se chargeait de vous faire, et de vous faire encore n'importe comment. Quelquefois, du bord des rivières, on voit flotter des petits débris de bois; il en est qui filent tout droit, d'autres disparaissent pour un moment, d'autres s'arrêtent sur les bords, d'autres vont au fond après avoir ou n'avoir pas tourné sur eux-mêmes et ne remontent plus. Sait-on pourquoi? Non, c'est ainsi, et voilà tout. Somme toute, son existence passée aboutissait à faire de lui un vague commissionnaire, domestique d'une auberge de dernier ordre, dans ce quartier d'Auteuil qu'il avait à peine traversé deux fois auparavant. Les choses, d'ailleurs, auraient pu tellement tourner autrement, sans même chercher plus loin que cette fameuse nuit où il s'était payé une chambre pour lui tout seul, à l'hôtel de la rue Caulaincourt, et où l'on aurait si bien pu l'accuser d'avoir assassiné l'homme qui gisait dans le couloir.

IV

Il était arrivé ce matin de bonne heure au marché. La veille, la cuisinière lui avait remis vingt francs pour les achats de légumes qu'on trouvait peu pendant cette saison. Mais c'était vraiment tôt, les marchandises n'étant pas déballées et les prix pas encore fixés. L'agent de police de service devant la porte avait été changé; sans attacher à ce dernier fait la moindre importance, Plutarque se ravisa, rebroussa chemin et flâna un moment sur le trottoir.

Ce manège dut impressionner certainement le nouveau sergent de ville qui le dévisagea d'une façon inquiète et à laquelle le vagabond, maintenant rangé, n'était plus habitué.

La sirène d'une usine mugit, il était six heures. Un peu gêné, Plutarque voulut entrer.

- Qu'est-ce que tu vas chercher là, toi, fit l'agent.

- Je viens acheter, M'sieur l'agent, répondit Plutarque.

- C'est bon, c'est bon, on la connaît va; allez, allez, décanille.

Et, l'empoignant par le bras, il le fit tourner sur lui-même.

Plutarque revint vers lui, très humble.

- Monsieur, j'achète pour quelqu'un.

- Ça suffit, dit le fonctionnaire, en élevant la voix.

Plutarque n'insista pas, entrevoyant des désagréments et vint s'appuyer sur un réverbère, décidé à attendre la cuisinière qui le ferait bien entrer, pensait-il. Son attitude fut-elle jugée provocante par l'agent? Peut-on savoir ce que ces gens-là croient? Le représentant de l'ordre vint à lui, le pinça cruellement au bras, en lui disant presque à voix basse:

- Il faut circuler.

Peut-être par simple douleur physique ou pour d'autres raisons encore, deux larmes piquèrent aux yeux de Plutarque. Il alla vers le refuge de la place attendre la bonne à la descente; il avait de l'argent à elle, il fallait qu'il la rencontrât.

Comme les hasards ne sont pas toujours heureux, il ne la rencontra ni dans la rue, ni à l'arrivée. Il attendit des heures durant tous les tramways, son coeur finissait par battre plus vite quand les voyageurs descendaient. A mesure que le temps passait, il se reprochait de n'avoir pas regardé suffisamment bien la sortie des premières voitures. Puis la certitude vint que la cuisinière était déjà au marché et qu'il l'avait manquée. Il attendit son retour; vers dix heures, il la vit poindre au bout de la place, l'enfant d'une boutiquière qu'il connaissait, lui portait ses paniers. Il s'avança vers elle et s'apprêtait à lui donner des explications. Dès qu'elle l'aperçut, elle se répandit en invectives et en reproches:

- Vous m'avez volé mon argent, on a bien tort d'avoir confiance...

Ce fut en vain qu'il tenta de placer un mot en restituant l'argent. La femme reprit avidement son bien, en lui disant:

- Que je ne vous revoie plus.

Doucement, il l'accompagna quand même jusqu'à la voiture, aida l'enfant qui n'était pas assez grand pour passer les paquets, se


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