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- Histoires grises - 4/21 -


découvrit au moment du départ, mais ne reçut que ce seul merci:

- Hypocrite!

L'amertume vint en lui, mais trop près encore de son époque vagabonde, elle venait sans révolte, sans haine. La température n'est pas toujours belle, il pleut bien quelquefois. Pourquoi en vouloir à quelqu'un?

Assez tard dans la matinée, à force de raisonnement, il se reprit, se remonta:

- C'était trop bête. Il y avait une explication à donner. Les choses n'en pouvaient pas rester là. Et puis, en somme, le franc de la cuisinière comptait peu dans ses ressources. C'était sa situation chez le marchand de vin et à l'hôtel qui l'asseyait. Il entrevoyait déjà la possibilité de s'engager davantage chez ses deux employeurs. Il pouvait prendre la place de la bonne dont on était médiocrement satisfait.

Il pensa à toutes ces solutions et alla dans l'après-midi, s'acheter la casquette.

Il eut un succès fou en entrant au débit, et la soirée fut très gaie dans la petite salle de la buvette.

Plutarque, à cause de son histoire avec l'agent et à cause de sa casquette avait eu les honneurs de la conversation. Le patron, la patronne et quelques habitués le congratulaient et jugeaient sévèrement l'autorité.

- "Tout ça, c'est parce qu'on n'est pas riche", dirent les femmes.

Le patron avait surtout de l'admiration pour Plutarque à cause de son idée de couvre-chef...

- "Voilà un garçon, faisait-il remarquer, qui avait des besoins autrement pressants; et bien non, il n'a pensé qu'à son affaire. En faisant ainsi, il connaît son monde".

Et comme les histoires des autres ne vous intéressent que par ce qu'elles ont de commun avec les nôtres, il concluait en s'adressant à sa femme:

- "Je t'avais bien dit que nous aurions eu meilleur compte à faire peindre la devanture qu'à acheter les banquettes et l'armoire".

On causa tard. Les clients et le patron offrirent chacun une tournée, mais refusèrent celle que proposait Plutarque, en raison de ses malheurs et de la dépense énorme de sa journée. De toute la chaleur des alcools absorbés, on se serra les mains en se quittant.

Cette réunion, cet entourage, ces amitiés auraient dû lui donner confiance, et lui montrer que son histoire du matin n'était qu'un pur accident. Cependant, il n'était pas tranquille en se couchant; le charme se rompit dès qu'il fut seul. Son lit lui paraissait meilleur que d'habitude, un peu comme les attentions d'une maîtresse qu'on sent vous quitter, et cependant il s'agitait et ne pouvait arriver à dormir.

Au matin, son pressentiment n'avait pas disparu: il avait peur d'aller au marché. Si l'agent le reconnaissait, si la bonne allait lui faire une scène devant tout le monde? Il était perplexe, mais toute son appréhension s'évanouit quand il eut regardé sa tête sous la resplendissante casquette, dans un miroir de poche qui pendait au mur. Il irait, c'était son droit d'y aller; qui pourrait vraiment trouver à redire? Il discutait avec lui-même. Il pactisa enfin: il attendrait que le marché battit son plein; dans les allées et venues, on ne le reconnaîtrait sûrement pas, surtout coiffé de la sorte. Et, pour se le prouver, il mettait alternativement sa casquette neuve et sa vieille casquette et essayait en tournant rapidement la figure d'avoir un aperçu d'ensemble dans le miroir trop petit et dont la surface ondulée déformait les lignes en mouvement.

Il prit par le chemin le plus long, tourna autour des pâtés de maisons et finit enfin par se lancer de l'autre côté de la rue, à un moment où l'agent -- celui de la veille -- plaisantait avec une fille courtaude qui sortait. A un pas de la porte, il allait passer, son coeur lui donnait des coups dans la poitrine, lorsque l'agent se retourna, le nez sur lui:

- Mais je t'ai vu hier toi, le commissionnaire, lui dit le policier. Tu as un batt'chapeau aujourd'hui.

Plutarque essaya de sourire. L'autre continua:

- Tu as sans doute une autorisation, une plaque, quelque chose pour revenir quand je t'ai dit de f... le camp.

Plusieurs personnes s'étaient arrêtées, à côté de la fille qui, le poing à la hanche, écoutait; la galerie était constituée: Plutarque était perdu.

- Non, répondit-il doucement, je n'ai rien, je travaille.

- Et tu te maquilles en commissionnaire, pour voler, salaud, reprit l'agent. Allez, allez, avec moi, on va voir ça.

Il siffla un collègue qui tournait sur le trottoir d'en face, le pria de le remplacer et partit.

- Ça y est, pensa Plutarque, en marchant.

Comme il aurait mieux fait de ne pas venir, d'attendre au moins. Sans espoir maintenant, il essaya des explications:

- C'est vrai, M'sieur l'agent, je travaille, vous pouvez demander.

L'agent ne répondit pas.

- Et si je vous promets, Monsieur, de ne plus y aller, au marché... plus jamais.

- C'est fini la litanie, dit à haute voix le gardien.

Alors brusquement, une idée folle vint à Plutarque, une de ces idées stupides qui jaillissent soudainement en nous et qui compromettent tout: fuir.

Au premier coin de rue, il fit un bond brusque en arrière, fit un saut à droite et un à gauche pour dépister l'agent qui trébucha, et il partit de toute sa vitesse à grandes enjambées, avec une agilité de singe, courant comme il ne se serait jamais cru capable de courir, comme un fou. L'agent suivait derrière. Les rares passants se gardaient bien d'intervenir.

Plutarque voulait gagner les fortifications qu'il connaissait et où l'on peut se cacher et se perdre. Il menait son train. Il atteignit les pentes gazonnées du rempart près de Boulogne. Sa manoeuvre à travers les rues avait été si savante, sa chance si particulière, qu'en arrivant sur les talus, il n'était encore suivi que par son agent. Il escalada les escarpes, sauta dans les petits chemins et remonta sur le bord jusqu'à ce que brutalement une douleur à l'estomac l'averti qu'il était à bout, qu'il ne pouvait plus; un effondrement de terrain s'offrait, il le dégringola jusque dans le fossé. Là, il fit encore quelques pas et s'arrêta, appuyé au mur.

Il vit l'agent se rapprocher, tenir le coup, lui, plus fort sur ce chapitre aussi. Alors il sentit son couteau dans sa poche, il l'ouvrit, le cachant entre le mur et lui, et au moment précis où, dans la dernière foulée, son chasseur l'atteignait, Plutarque, exténué, lui enfonça la lame dans le cou, sous l'oreille. L'agent roula par terre, abattu; sa rude main encore cramponnée au bras de Plutarque. Celui-ci, pour se dégager, dut le traîner quelques pas.

... Le lendemain, dans un bar de Suresnes, Plutarque était pris par des policiers habillés en bourgeois.

V

Après trois mois de prévention, Plutarque passait aux Assises. Son procès n'était pas celui d'une de ces affaires sensationnelles qui font tant de bruit à Paris. Il n'y avait pas de grand témoin; l'agent de police avait été guéri après dix jours d'hôpital, Plutarque avouait. C'était une petite affaire banale, comme il en a tant. Le public était peu nombreux. En comparaison avec l'âpre froid du dehors, la chaleur était sèche et congestionnante, une de ces chaleurs administratives dont personne ne paye le combustible. On sentait le pétrole et la créosote. L'acte d'accusation était si long, et redisait des choses si souvent entendues à tous les degrés d'instruction, que Plutarque se sentit tout de suite loin de la comédie qui se jouait, comme s'il avait été un simple badaud spectateur et qu'il se fût agi d'un autre; il trouvait ce spectacle terriblement ennuyeux. La mise en scène était ridicule; ces messieurs, costumés pour une semblable cérémonie, un peu grotesques en dépit de toutes les précautions, depuis le président qui paraissait être seul à travailler, jusqu'à cet huissier qu'on avait affublé d'une robe noire pour faire entrer les témoins. A part les jurés qui avaient l'air heureux d'enfants autorisés à toucher un fusil, tous les autres pensaient chacun à ses petites affaires, et c'était très naturel. Leur air de chiens fouettés s'accordait mal avec la solennité du décor et l'emphase des paroles, où revenaient à chaque instant de grands mots à majuscule: l'Honneur, la Justice, qui ne faisaient rien à l'histoire et qui paraissaient faux, comme tout le reste dans ce cadre pompeux.

Le défilé des témoins amena un peu l'air extérieur dans l'atmosphère de cet atelier où se fabriquait la justice. L'expert médical ouvrit le feu par une description minutieuse de la blessure incriminée. Pour dire les choses les plus simples, afin d'établir sa compétence technique, il se servait de mots destinés à n'être pas compris:

- "Plaie pénétrante de la région cervicale, par instrument tranchant..."

Il voulait avoir l'air d'une impartialité scientifique; en réalité, il chargeait Plutarque tant qu'il pouvait, aussi bien pour plaire aux magistrats, seul élément permanent de la séance, que pour être du côté sûrement gagnant, puisque l'accusé avouait:

- "L'arme a pénétré à environ huit centimètres en arrière du paquet vasculo-nerveux et en avant de la colonne vertébrale. Une déviation de quelques millimètres aurait rendu la blessure mortelle. Croire que l'agresseur n'avait pas une intention décisive, c'est lui prêter des connaissances d'anatomie topographique peu vraisemblables, eu égard surtout à la violence du coup."

Les jurés écoutaient bouche bée, impressionnés par les connaissances


Histoires grises - 4/21

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