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- Histoires grises - 5/21 -


qu'un tel langage supposait.

Puis l'agent de police s'avança vers la demi-cage des témoins. Son entrée produisit une légère impression. Plutarque l'examina levant la main droite pour le serment, et fut frappé de sa mâle beauté: la tête était régulière et énergique, les grands yeux noirs regardaient bien en face, sur l'uniforme tout neuf tranchait un bout de ruban tricolore - une médaille d'argent. Il parla véritablement sans haine et sans crainte, ainsi qu'il est prescrit, et raconta dans un mauvais français les faits avec une simplicité qui ne manquait pas de grandeur. Le seul point de vue égoïste qui perçait dans son témoignage était une joie d'enfant d'avoir eu une affaire profitable à sa jeune carrière et de s'en être tiré.

- Vous êtes content d'avoir échappé et d'avoir noblement fait votre devoir, lui dit le président.

Dans un large rire qui disait assez son plaisir de vivre, il répondit:

- Je suis content de ne pas être mort.

Cette réflexion déclancha l'hilarité de l'auditoire et permit à l'huissier de placer le seul mot qui lui fût toléré:

- Silence, messieurs.

Plutarque, assis dans son box, le menton sur sa main, l'esprit aussi éloigné que possible de toute cette scène dans laquelle il se sentait compter pour si peu, considérait attentivement celui qu'on appelait: "sa victime". Il trouvait vraiment que de tous, c'était bien lui, l'agent, qui était le plus sympathique; il avait été courageux et était sincère maintenant. Leur petit différend sur l'entrée au marché était déjà bien loin, et avait consisté en bien peu de choses en somme. Que de fois aux courses ou devant les théâtres, les représentants de l'autorité avaient été tout aussi injustes, mais infiniment plus brutaux et méchants; on filait rapidement en "obtempérant", on recommençait ailleurs, puis on n'y pensait plus. Le jour du marché, il avait fallu toutes les circonstances, ce fait particulier que lui, gueux, vêtu comme un gueux, avait en réalité un métier; est-ce que l'agent pouvait savoir tout cela? Non, l'agent avait agi comme il le devait, dans cette grande ville, où la libre circulation des gens posés et dont on n'avait rien à craindre, exige que les vagabonds glissent et passent vite sans s'arrêter, sans causer d'encombrement. Plutarque pensait qu'il aurait pu lui-même se laisser tranquillement amener au poste et chercher à expliquer; en admettant même que le commissaire n'eut pas voulu entendre ses raisons, il en aurait été quitte pour deux jours d'internement administratif, après quoi, il serait retourné à Auteuil dans son hôtel-pension; il aurait si bien pu renoncer au marché et même, s'il voulait continuer, se faire un jour accompagner par son patron qui aurait parlé à l'agent... Oui, mais allez donc penser à tout ça, quand on vous emmène au poste, comme un voleur, devant tout le monde, qu'on sait n'avoir aucun tort et que brusquement l'idée vous a pris de filer, de courir de toutes vos forces pour échapper. Du reste, à quoi bon épiloguer aujourd'hui; l'agent était vivant et avait reçu de l'avancement, lui était pris, convaincu d'avoir donné "à un agent de la force publique, dans l'exercice de ses fonctions, des coups et blessures n'ayant pas entraîné la mort, mais avec intention de la donner". Le fait était patent, établi; pourquoi de si longues explications? Le marchand de vins, son patron, était venu déposer, seul témoin à décharge; il avait juré solennellement sur son honneur que Plutarque était un garçon sérieux, rangé et travailleur, qu'il était doux, que toute cette affaire reposait sur un malentendu, sur un mystère impossible à comprendre. Ce témoignage avait même impressionné, jusqu'à un certain point, les jurés, quand, très négligemment, l'avocat général demanda au témoin:

- Vous avez été condamné l'an dernier pour contravention à la loi sur les fraudes...

L'homme eut beau répondre: "C'étaient des bouteilles que j'achetais cachetées". L'effet produit se dissipa pendant que l'accusateur disait en tapotant l'air de sa droite:

- C'est bien, c'est bien.

Plutarque n'eut plus la moindre illusion et, dès lors, il trouva cette cérémonie encore plus longue, encore plus ennuyeuse. Le banc était dur et son derrière était talé. Il se rappelait la caserne où il avait été puni pour un jour assez sévèrement: le Lieutenant-Colonel, homme élégant, qu'on ne voyait jamais, l'avait fait appeler et lui avait simplement dit: "Vous avez fait ça, vous aurez quinze jours de prison". Le tout n'avait pas duré cinq minutes. C'était mieux ainsi. Quand les plus forts sont décidés, n'est-ce pas? Aujourd'hui l'avocat général était particulièrement savoureux, n'en manquant pas une: "La parfaite éducation", le malheureux père, "fonctionnaire distingué", jusqu'à une citation quelconque de Plutarque l'Antique, destinée à montrer sa haute culture; et, dans son désir fielleux d'obtenir le maximum, il allait jusqu'à parler avec attendrissement des pauvres criminels ordinaires, n'ayant pas été élevés de semblable façon, et qu'il devait charger, les autres jours, avec un tout semblable acharnement. Le jeune avocat fut très brillant, en plaidant la sévérité excessive et stupide du "distingué fonctionnaire", mais son discours portait à faux, parce que la plupart des jurés, étant pères de famille, n'appréciaient pas, cette mise en cause de la paternelle autorité, dans une affaire d'assassinat d'agent. Un petit couplet sur la mère que "la mort avait empêchée de veiller au droit de l'enfant", fut, pour Plutarque, le seul incident de cette interminable journée: l'évocation avait été inattendue et avait produit en lui un étourdissement passager; pauvre petite maman qu'il avait perdue tout enfant et à peine connue, elle devait être décidément sa dernière tendresse. Deux larmes brûlèrent au coin de ses yeux qui n'étaient point habitués à s'émouvoir, ce fut un instant seulement et personne n'avait pu le remarquer. A quoi bon d'ailleurs? Les choses avaient tourné ainsi...

La délibération fut courte.

- Sur mon honneur et ma conscience, avait dit le premier juré, la main sur le côté...

Le garde fit sortir Plutarque pour le prononcé de la sentence, puis le fit rentrer de nouveau.

- ... 10 ans de travaux forcés...

- J'ai mon compte, se dit simplement Plutarque.

Dans le couloir, où il dut attendre, au sortir de la salle, toute une série de papiers dont le municipal avait besoin, il regarda par la fenêtre. La Seine coulait doucement sous le Pont Neuf, à travers ce voile léger de buée qu'il avait remarqué si souvent. Les gens, affairés ou flânants, circulaient entre les autobus et les voitures comme à l'ordinaire. Plutarque regardait avidement, comme quelqu'un qui voudrait emporter ce qu'il voit, ce spectacle banal qu'il savait ne revoir jamais.

Pendant qu'il attendait, le président et l'avocat général, dépouillés de leurs robes, passèrent près de lui; un bout de leur conversation lui vint:

- Ma fille, fit l'un, a accouché ce matin d'un gros garçon..."

... Il y en a pour lui la vie tourne bien, pensa Plutarque.

La carrière D'Arsay-Lancourt.

_Après le dîner, un soir d'août, dans le salon de lecture du Jockey de Rio, nous étions assis devant une fenêtre qui donne sur la baie; il faisait une chaleur folle. Au dehors, la nuit était lumineuse et lourde, une de ces nuits de l'Amérique du Sud, pendant lesquelles on n'a pas envie de bouger, de faire quoi que ce soit. Mon vieil ami Turner, récemment débarqué de France, m'avait accompagné au Club. Autour de nous s'étaient groupés quelques Français de la colonie, désoeuvrés comme tout le monde à cette heure. On s'ennuyait un peu.

Turner vint à notre secours, en nous racontant, de très bonne grâce, une histoire étrange. Il nous la donnait pour véridique. J'ai un peu de peine pourtant à la croire. Bien que j'aie quitté la France depuis cinq ans maintenant, il ne me paraît pas possible que par des lettres ou par des journaux, aucun écho de cette aventure et surtout de sa fin tragique, ne m'en soit jamais arrivé; de plus, mon ami Turner, tout ingénieur des Ponts qu'il soit, a écrit, au sortir de l'Ecole polytechnique, une série de nouvelles abracadabrantes: je me demande si celle-là n'est pas simplement le produit de sa féconde imagination.

Quoi qu'il en soit, la voici telle qu'il la raconta._

- Je crois, commença-t-il de sa voix calme, qu'il faut peu de choses pour modifier profondément une carrière politique, même et surtout celles qui s'annoncent parfois comme les plus brillantes. J'en ai eu dans ma vie un exemple frappant: la carrière d'un ancien camarade de lycée, Arsay-Lancourt.

Mon Dieu, en classe, je ne puis pas dire qu'il fût le plus intelligent, ni le plus travailleur; il n'était pas le premier non plus, mais il avait quelque chose de plus précieux que l'intelligence ou la méthode; c'était une sorte d'équilibre général, aussi bien de ses forces physiques, que de ses forces intellectuelles, qui lui donnait, en lui-même, une confiance parfaite et une aisance que je n'ai jamais vue chez d'autres. Il était de nous tous celui qui, ne sachant pas une leçon ou ne comprenant pas un devoir, avait le don de tirer le meilleur parti de son incompétence. Avec une maestria incomparable, il savait sous-entendre le passage difficile, escamoter la date, dévier la question pour se rabattre, avec élégance, sur les terrains connus. Ajouté à ces avantages, son physique était agréable, il se présentait bien. Il était "l'élève à effets" par excellence et, bien qu'il ne fût pas le meilleur d'entre nous, c'était lui que nos différents maîtres interrogeaient quand les inspecteurs académiques entraient dans les classes.

Je l'enviais bien souvent, dans le secret de mon coeur.

Comme il arrive, au sortir du lycée, je le perdis de vue et n'aurais plus su ce qu'il devenait, quand un matin, à l'usine, on me fit passer sa carte; il demandait à me voir. Tout de suite, je le fis entrer et tout de suite aussi, je le reconnus. C'était maintenant un bel homme, les traits de son visage étaient réguliers; il avait de grands yeux gris, une moustache blonde un peu retroussée sur un sourire fait à la fois de bonhomie et d'un peu de condescendance. Il était grand et bien découplé, et tous ses gestes dénotaient une force qu'il lui plaisait de rendre inutile. Son élégance était sobre et non pas ridicule; sa voix avait un ton prenant, autoritaire et chaud.

- Qu'est-ce qui peut bien t'amener aux _Forges des Batignolles_, lui


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