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- Histoires grises - 6/21 -


dis-je en le voyant.

Il vint droit au fait et m'expliqua clairement en peu de mots, qu'il entendait se présenter aux élections législatives dans le quartier.

- Comme tu as raison, ne pus-je m'empêcher de remarquer.

Il fit quelques réserves sur des points auxquels je n'aurais jamais pensé...

- C'est un quartier ouvrier... la lutte sera chaude, mais j'ai un programme...

Il allait me dire son programme, mais je l'arrêtai; c'était inutile car je ne comprends rien à la politique et je pensais que ce brave garçon aurait sans doute bien des occasions pour placer à d'autres son petit discours.

Avec une parfaite courtoisie, il n'insista pas. Je lui demandai en quoi je pouvais l'aider, il m'expliqua sans détours. Il s'agissait de parler en sa faveur aux chefs d'ateliers et aux contre-maîtres.

- Je ne sais pas bien quoi leur dire, fis-je, je t'ai expliqué que je ne m'entendais pas à ces sortes de propagandes.

Il ne tenta pas de revenir à l'assaut et de me placer un court résumé de ses projets que j'aurais dû moi-même développer à mes hommes.

- Dis leur que je suis ton ami, me dit-il simplement, et qu'ils te feraient plaisir en votant pour moi.

J'étais gagné moi aussi par cette argumentation si franche et si bien adaptée à moi; je lui répondis:

- C'est entendu, je te le promets.

Il me tendit la main avec une affection si spontanée que je l'interrogeai:

- Tu as vraiment envie d'être député? Cela t'amuserait?

- Pas autrement, répondit-il, mais que veux-tu que je fasse?

Décidément ce garçon, toute ma vie, devait me désarmer. Quand il sortit de chez moi, j'étais décidé à l'aider et les quelques jours qui suivirent, je l'aidai effectivement. Je parlai de lui à quelques collègues, à quelques ouvriers que je savais avoir de l'influence, non pas certainement comme Arsay leur aurait parlé, oh non, je leur disais tout bonnement, dans la langue que nous parlions eux te moi:

- Votez donc pour lui, qu'est-ce que ça peut vous faire, vous, ça ne vous changera pas et lui sera ravi.

Comme ils savaient tous que j'étais sincère en leur tenant ce langage, dans un bon rire, ils abondaient dans mon sens. Il faut vous dire que les travailleurs de la métallurgie sont les plus intelligents du monde et partant les meilleurs garçons de la création; vous comprenez, ils sont habitués à ajuster les pièces de métaux, c'est un travail qui se fait au dixième de millimètre, il faut y aller prudemment. Allez donc monter des boniments à des gaillards de leur espèce!

Dans l'ensemble, les affaires électorales d'Arsay marchaient bien. Il avait tenu plusieurs réunions dans le quartier, qui, à part une opposition normale, avaient bien réussi. D'ailleurs toutes ses affaires marchaient bien, car non seulement, il avait jeté son dévolu sur la représentation de la circonscription, mais il l'avait jeté aussi sur la fille de notre administrateur-délégué, une ravissante petite créature brune qui montait à cheval, menait des autos et devait avoir une forte dot. Si les deux combinaisons politique et sentimentale réussissaient, mon camarade deviendrait vraiment une puissance, député, ministre probablement, grosse fortune, jolie femme. Il entrerait sûrement au conseil d'administration de notre société. Je ne pouvais m'empêcher de penser à ceux de nos condisciples communs qui devinrent vraiment des hommes supérieurs, particulièrement à l'un d'eux sorti major de notre promotion à l'X, une si belle intelligence, un si grand coeur et une folle gaieté: il était en train, à cette heure, de respirer des vapeurs d'anhydride sulfureux, ingénieur à cinquante louis par mois, quelque part dans la banlieue de Lyon, cependant qu'Arsay... Ah! nos parents, me disais-je, ont eu bien tort de nous fesser pour nous faire apprendre les mathématiques; la culture physique, la politique, la danse et le maintien, voilà ce qui aurait dû nous être enseigné.

Mais un petit événement troubla profondément la carrière d'Arsay-Lancourt.

Un matin, vers onze heures, à l'heure du déjeuner, toutes les équipes sortaient des usines et dévalaient dans le faubourg. C'est l'heure de la joie dans le monde du travail: au commencement de la journée, les ouvriers ont vécu trop loin les uns des autres, ils sont trop près des soucis réels de la maison, le soir, ils sont fatigués et se dispersent vite pour rentrer chez eux: au déjeuner, au contraire, ils ont déjà abattu la moitié de la tâche, c'est comme une récréation qu'ils prennent ensemble, les plaisanteries et les farces vont bon train, et si quelques-unes ne sont pas du meilleur goût, c'est entendu, ce sont du moins des plaisanteries de grands enfants. Ce jour-là, dans tout Levallois, ce fut un rire immense qui partit tout d'un coup comme un grand incendie. C'est inexplicable, tout le monde savait l'histoire à la fois. Les gens s'abordaient en s'esclaffant, les boutiquiers étaient sur leur porte se tapant les cuisses, les petits couraient en farandoles, les camelots faisaient pouffer les gens dans les groupes. Détail aggravant: le soleil lui-même se mettait de la partie dardant ses clairs rayons d'avril sur cette gaieté folle et la multipliant.

La cause de toute cette joie tenait à bien peu de chose. Un peu avant onze heures, au coin du boulevard de la Révolte et de la rue Victor Hugo, on avait trouvé, derrière un tas de planches, bâillonné, assis par terre le dos collé au mur, le candidat Arsay-Lancourt. Le futur député avait les mains attachées, il était vêtu d'un habit de soirée maculé de boue. Certainement, il était victime d'un attentat, mais on ne lui voyait aucune trace de blessure; il n'était pas évanoui et pourtant, à aucun prix, il ne voulait après qu'on l'eut délié, qu'on l'aidât à se relever ou qu'on le changeât de place. Un de mes ingénieurs assistait à la scène.

- Qu'est-ce qu'on vous a fait, lui demandait-on?

Arsay répondait:

- Rien, rien, c'est un petit incident qui se réglera plus tard.

- Il faut vous sortir de là, insistait-on.

- Non, non, disait-il, passez votre chemin si vous voulez me rendre service; je vous remercie, ne vous inquiétez pas, je suis bien.

Mais comme à ce moment d'intense circulation, les badauds se pressaient de plus en plus autour de lui, deux agents intervinrent en se frayant un passage à travers le rassemblement; arrivés à lui, ils se penchèrent charitablement et posèrent encore quelques questions ainsi qu'il est prévu au réglement.

- Laissez-moi, répétait Arsay, avec hauteur; faites seulement circuler. Je veux rester seul avec vous, je vous expliquerai.

L'un des représentants de la force essaya bien de se rendre à ce désir de l'homme malade et qui de plus pouvait un jour être élu. Il tenta de disperser la foule, mais il y avait bien près de cinq cents personnes et qui voulaient savoir. L'agent revint impuissant vers son collègue, insista encore auprès d'Arsay en finissant par élever la voix. Mon ingénieur me raconta dans la suite -- ce que je n'ai aucune peine à croire --, que Arsay retrouva devant ces dernières sommations, son ordinaire aplomb. Il eut pour les sergents quelques phrases cinglantes qui firent dans la foule le meilleur effet. Certainement sa popularité était grande à ce moment précis, malheureusement on ne fait pas voter à l'instant que l'on veut. Devant cette obstination, les agents diagnostiquèrent "la loufoquerie" et, résolus à emmener Arsay de force, ils le saisirent chacun par un bras. Arsay se débattit. Un curieux prêta main forte, tint les pieds. Une fois levé, Arsay refusa de faire un pas, s'appuyant sur le mur, comme s'il eut voulu s'y enfoncer et demanda à parler à la foule qui fit silence pour l'écouter.

- Camarades, criait-il le plus fort qu'il put, vous voyez que je suis victime pour la deuxième fois d'un indigne abus de la force; ce matin, c'était évidemment de la part de mon contre-candidat qui s'oppose à ce que vous choisissiez librement votre représentant...

Cette partie du discours fit encore excellente impression.

... Maintenant, continua Arsay, la force policière...

Les agents ne le laissèrent pas dire un mot de plus: l'article de leur règlement qui leur prescrit de ne pas laisser insulter la police étant l'un de ceux qui leur tient le plus au coeur. D'un même mouvement, ils posèrent chacun d'un côté leurs bras puissants sur les épaules de celui qui était devenu soudain dans leur esprit un délinquant et d'une même poussée le firent avancer dans la direction du poste. Et ces deux hommes vêtus de façon identique, dans la même posture, ayant la même volonté, et jusqu'à la même expression donnaient l'impression, comme dans un ballet bien réglé, d'être un seul motif vivant d'ornementation.

Alors aux yeux de cette foule très apitoyée apparut une singulière vision et d'un seul coup tout le mystère fur révélé, Les basques, le pantalon, le caleçon et la chemise d'Arsay avaient été soigneusement découpés en un rond régulier qui mettait à nu l'anatomie du pauvre candidat depuis le creux des reins jusqu'à une main environ au-dessus de la jointure des genoux. Ce fut comme une vague de fou-rire énorme, formidable, qui partit des premiers rangs et courait sans s'arrêter jusqu'au bout du boulevard. Pauvre Arsay, j'imagine qu'il dut, dans cet instant au moins, perdre ce bel équilibre dont il avait le secret. Des témoins m'ont raconté par la suite que la boue du trottoir, sur lequel on avait assis le malheureux, faisait sur sa chair propre et un peu rose des marques bien nettes. C'était un peu comique, assurément.

Derrière le groupe formé par Arsay et les deux agents qui filait maintenant à toute allure, la foule, glapissant de joie, suivait en courant. C'était un cortège en délire, impressionnant par le nombre et dont la tête était un derrière, un malheureux derrière qui n'en pouvait mais.

Les hommes étaient réunis en une même pensée, ils étaient nombreux, il fallait qu'ils chantassent, - les chants nationaux sont faits pour répondre à ce besoin. Sur l'air des _lampions_ un loustic improvisa rapidement des paroles de circonstance; il chanta seul d'abord, sa voix monta claire et grêle dans le matin radieux:

_Arsay j'ai vu Arsay j'ai vu Ton dos (1) Arsay ton dos


Histoires grises - 6/21

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