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- La Faute de l'Abbe Mouret - 3/70 -


- Attendez, attendez, gronda la Teuse, en tâchant d'effrayer les moineaux, le poing tendu.

Mais les moineaux n'avaient plus peur. Ils étaient revenus, au beau milieu des coups de clochette, effrontés, voletant sur les bancs. Les tintements répétés les avaient même mis en joie. Ils répondirent par de petits cris, qui coupaient les paroles latines d'un rire perlé de gamins libres. Le soleil leur chauffait les plumes, la pauvreté douce de l'église les enchantait. Ils étaient là chez eux, comme dans une grange, dont on aurait laissé une lucarne ouverte, piaillant, se battant, se disputant les mies rencontrées à terre. Un d'eux alla se poser sur le voile d'or de la Vierge qui souriait; un autre vint, lestement, reconnaître les jupes de la Teuse, que cette audace mit hors d'elle. A l'autel, le prêtre anéanti, les yeux arrêtés sur la sainte hostie, le pouce et l'index joints, n'entendait point cet envahissement de la nef par la tiède matinée de mai, ce flot montant de soleil, de verdures, d'oiseaux, qui débordait jusqu'au pied du Calvaire où la nature damnée agonisait.

- Per omnia saecula saeculorum, dit-il.

- Amen, répondit Vincent.

Le Pater achevé, le prêtre, mettant l'hostie au-dessus du calice, la rompit au milieu. Il détacha ensuite, de l'une des moitiés, une particule qu'il laissa tomber dans le précieux Sang, pour marquer l'union intime qu'il allait contracter avec Dieu par le communion. Il dit à haute voix l'Agnus Dei, récita tout bas les trois Oraisons prescrites, fit son acte d'indignité; et, les coudes sur l'autel, la patène sous le menton, il communia des deux parties de l'hostie à la fois. Puis, après avoir joint les mains à la hauteur de son visage, dans une fervente méditation, il recueillit sur le corporal, à l'aide de la patène, les saintes parcelles détachées de l'hostie, qu'il mit dans le calice. Une parcelle s'étant également attachée à son pouce, il le frotta du bout de son index. Et, se signant avec le calice, portant de nouveau la patène sous son menton, il prit tout le précieux Sang, en trois fois, sans quitter des lèvres le bord de la coupe, consommant jusqu'à la dernière goutte le divin Sacrifice.

Vincent s'était levé pour retourner chercher les burettes sur la crédence. Mais la porte du couloir qui conduisait au presbytère s'ouvrit toute grande, se rabattit contre le mur, livrant passage à une belle jeune fille de vingt-deux ans, l'air enfant, qui cachait quelque chose dans son tablier.

- Il y en a treize! cria-t-elle. Tous les oeufs étaient bons!

Et entr'ouvrant son tablier, montrant une couvée de poussins qui grouillaient, avec leurs plumes naissantes et les points noirs de leurs yeux:

- Regardez donc! sont-ils mignons, les amours!... Oh! le petit blanc qui monte sur le dos des autres! Et celui-là, le moucheté, qui bat déjà des ailes!... Les oeufs étaient joliment bons. Pas un de clair!

La Teuse, qui aidait à la messe quand même, passant les burettes à Vincent pour les ablutions, se tourna, dit à haute voix:

- Taisez-vous donc, mademoiselle Désirée! Vous voyez bien que nous n'avons pas fini.

Une odeur forte de basse-cour venait par la porte ouverte, soufflant comme un ferment d'éclosion dans l'église, dans le soleil chaud qui gagnait l'autel. Désirée resta un instant debout, toute heureuse du petit monde qu'elle portait, regardant Vincent verser le vin de la purification, regardant son frère boire ce vin, pour que rien des saintes espèces ne restât dans sa bouche. Et elle était encore là, lorsqu'il revint tenant le calice à deux mains, afin de recevoir sur le pouce et sur l'index, le vin et l'eau de l'ablution, qu'il but également. Mais la poule, cherchant ses petits, arrivait en gloussant, menaçait d'entrer dans l'église. Alors, Désirée s'en alla, avec des paroles maternelles pour les poussins, au moment où le prêtre, après avoir appuyé le purificatoire sur les lèvres, le passait sur les bords, puis dans l'intérieur du calice.

C'était la fin, les actions de grâce rendues à Dieu. Le servant alla chercher une dernière fois le Missel, le rapporta à droite. Le prêtre remit sur le calice le purificatoire, la patène, la pale; puis, il pinça de nouveau les deux larges plis du voile, et posa la bourse, dans laquelle il avait plié le corporal. Tout son être était un ardent remerciement. Il demandait au ciel la rémission de ses péchés, la grâce d'une sainte vie, le mérite de la vie éternelle. Il restait abîmé dans ce miracle d'amour, dans cette immolation continue qui le nourrissait chaque jour du sang et de la chair de son Sauveur.

Après avoir lu les Oraisons, il se tourna, disant:

- Ite, missa est.

- Deo gratias, répondit Vincent.

Puis, s'étant retourné pour baiser l'autel, il revint, la main gauche au-dessous de la poitrine, la main droite tendue, bénissant l'église pleine des gaietés du soleil et du tapage des moineaux.

- Benedicat vos omnipotens Deus, Pater et Filius, et Spiritus Sanctus.

- Amen, dit le servant en se signant.

Le soleil avait grandi, et les moineaux s'enhardissaient. Pendant que le prêtre lisait, sur le carton de gauche, l'Évangile de Saint Jean, annonçant l'éternité du Verbe, le soleil enflammait l'autel, blanchissait les panneaux de faux marbre, mangeait les clartés des deux cierges, dont les courtes mèches ne faisaient plus que deux taches sombres. L'astre triomphant mettait dans sa gloire la croix, les chandeliers, la chasuble, le voile du calice, tout cet or pâlissant sous ses rayons. Et lorsque le prêtre, prenant le calice, faisant une génuflexion, quitta l'autel pour retourner à la sacristie, la tête couverte, précédé du servant qui remportait les burettes et le manuterge, l'astre demeura seul maître de l'église. Il s'était posé à son tour sur la nappe, allumant d'une splendeur la porte du tabernacle, célébrant les fécondités de mai. Une chaleur montait des dalles. Les murailles badigeonnées, la grande Vierge, le grand Christ lui-même, prenaient un frisson de sève, comme si la mort était vaincue par l'éternelle jeunesse de la terre.

III.

La Teuse se hâta d'éteindre les cierges. Mais elle s'attarda à vouloir chasser les moineaux. Aussi, quand elle rapporta le Missel à la sacristie, ne trouva-t-elle plus l'abbé Mouret, qui avait rangé les ornements sacrés, après s'être lavé les mains. Il était déjà dans la salle à manger, debout, déjeunant d'une tasse de lait.

- Vous devriez bien empêcher votre soeur de jeter du pain dans l'église, dit la Teuse en entrant. C'est l'hiver dernier qu'elle a inventé ce joli coup-là. Elle disait que les moineaux avaient froid, que le bon Dieu pouvait bien les nourrir... Vous verrez qu'elle finira par nous faire coucher avec ses poules et ses lapins.

- Nous aurions plus chaud, répondit gaiement le jeune prêtre. Vous grondez toujours, la Teuse. Laissez donc notre pauvre Désirée aimer ses bêtes. Elle n'a pas d'autre plaisir, la chère innocente.

La servante se planta au milieu de la pièce.

- Oh! vous! reprit-elle, vous accepteriez que les pies elles-mêmes bâtissent leurs nids dans l'église. Vous ne voyez rien, vous trouvez tout parfait... Votre soeur est joliment heureuse que vous l'ayez prise avec vous, au sortir du séminaire. Pas de père, pas de mère. Je voudrais savoir qui lui permettrait de patauger comme elle le fait, dans une basse-cour?

Puis, changeant de ton, s'attendrissant:

- Ça, bien sûr, ce serait dommage de la contrarier. Elle est sans malice aucune. Elle n'a pas dix ans d'âge, bien qu'elle soit une des plus fortes filles du pays... Vous savez, je la couche encore, le soir, et il faut que je lui raconte des histoires pour l'endormir, comme à une enfant.

L'abbé Mouret était resté debout, achevant sa tasse de lait, les doigts un peu rougis par la fraîcheur de la salle à manger, une grande pièce carrelée, peinte en gris, sans autres meubles qu'une table et des chaises. La Teuse enleva une serviette, qu'elle avait étalée sur un coin de la table, pour le déjeuner.

- Vous ne salissez guère de linge, murmura-t-elle. On dirait que vous ne pouvez pas vous asseoir, que vous êtes toujours sur le point de partir... Ah! si vous aviez connu monsieur Caffin, le pauvre défunt curé que vous avez remplacé! Voilà un homme qui était douillet! Il n'aurait pas digéré, s'il avait mangé debout... C'était un Normand, de Canteleu, comme moi. Oh' je ne le remercie pas de m'avoir amené dans ce pays de loups. Les premiers temps, nous sommes-nous ennuyés, bon Dieu! Le pauvre curé avait eu des histoires bien désagréables chez nous... Tiens! monsieur Mouret, vous n'avez donc pas sucré votre lait? Voilà les deux morceaux de sucre.

Le prêtre posait sa tasse.

- Oui, j'ai oublié, je crois, dit-il.

La Teuse le regarda en face, en haussant les épaules. Elle plia dans la serviette une tartine de pain bis qui était également restée sur la table. Puis, comme le curé allait sortir, elle courut à lui, s'agenouilla, en criant:

- Attendez, les cordons de vos souliers ne sont seulement pas noués... Je ne sais pas comment vos pieds résistent, dans ces souliers de paysan. Vous, si mignon, qui avez l'air d'avoir été drôlement gâté!... Allez, il fallait que l'évêque vous connut bien, pour vous donner la cure la plus pauvre du département.

- Mais, dit le prêtre en souriant de nouveau, c'est moi qui ai choisi les Artaud... Vous êtes bien mauvaise ce matin, la Teuse. Est-ce que nous ne sommes pas heureux, ici? Nous avons tout ce qu'il nous faut, nous vivons dans une paix de paradis.

Alors, elle se contint, elle rit à son tour, répondant:

- Vous êtes un saint homme, monsieur le curé... Venez voir comme ma lessive est grasse. Ça vaudra mieux que de nous disputer.

Il du la suivre, car elle menaçait de ne pas le laisser sortir, s'il


La Faute de l'Abbe Mouret - 3/70

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