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- La Faute de l'Abbe Mouret - 60/70 -


Lui, désespérait de se hausser jamais à cette rudesse; il la délaissait simplement, cachait ses images, désertait son autel. Mais elle restait au fond de son coeur, comme un amour inavoué, toujours présente. Le péché, par un sacrilège dont l'horreur l'anéantissait, se servait d'elle pour le tenter. Lorsqu'il l'invoquait encore, à certaines heures d'attendrissement invincible, c'était Albine qui se présentait, dans le voile blanc, l'écharpe bleue nouée à la ceinture, avec des roses d'or sur ses pieds nus. Toutes les Vierges, la Vierge au royal manteau d'or, la Vierge couronnée d'étoiles, la Vierge visitée par l'Ange de l'Annonciation, la Vierge paisible entre un lis et une quenouille, lui apportaient un ressouvenir d'Albine, les yeux souriants, ou la bouche délicate, ou la courbe molle des joues. Sa faute avait tué la virginité de Marie. Alors, d'un effort suprême, il chassait la femme de la religion, il se réfugiait dans Jésus, dont la douceur l'inquiétait même parfois. Il lui fallait un Dieu jaloux, un Dieu implacable, le Dieu de la Bible, environné de tonnerres, ne se montrant que pour châtier le monde épouvanté. Il n'y avait plus de saints, plus d'anges, plus de mère de Dieu; il n'y avait que Dieu, un maître omnipotent, qui exigeait pour lui toutes les haleines. Il sentait la main de ce Dieu lui écraser les reins, le tenir à sa merci dans l'espace et dans le temps, comme un atome coupable. N'être rien, être damné, rêver l'enfer, se débattre stérilement contre les monstres de la tentation, cela était bon. De Jésus, il ne prenait que la croix. Il avait cette folie de la croix, qui a usé tant de lèvres sur le crucifix. Il prenait la croix et il suivait Jésus. Il l'alourdissait, la rendait accablante, n'avait pas de plus grande joie que de succomber sous elle, de la porter à genoux, l'échine cassée. Il voyait en elle la force de l'âme, la joie de l'esprit, la consommation de la vertu, la perfection de la sainteté. Tout se trouvait en elle, tout aboutissait à mourir sur elle. Souffrir, mourir, ces mots sonnaient sans cesse à ses oreilles, comme la fin de la sagesse humaine. Et, lorsqu'il s'était attaché sur la croix, il avait la consolation sans bornes de l'amour de Dieu. Ce n'était plus Marie qu'il aimait d'une tendresse de fils, d'une passion d'amant. Il aimait, pour aimer, dans l'absolu de l'amour. Il aimait Dieu au-dessus de lui-même, au-dessus de tout, au fond d'un épanouissement de lumière. Il était ainsi qu'un flambeau qui se consume en clarté. La mort, quand il la souhaitait, n'était à ses yeux qu'un grand élan d'amour.

Que négligeait-il donc, pour être soumis à des épreuves si rudes? Il essuya de la main la sueur qui coulait de ses tempes, il songea que, le matin encore, il avait fait son examen de conscience, sans trouver en lui aucune offense grave. Ne menait-il pas une vie d'austérités et de macérations? N'aimait-il pas Dieu seul, aveuglément? Ah! qu'il l'aurait béni, s'il lui avait enfin rendu la paix, en le jugeant assez puni de sa faute. Mais jamais peut-être cette faute ne pourrait être expiée. Et, malgré lui, il revint à Albine, au Paradou, aux souvenirs cuisants. D'abord, il chercha des excuses. Un soir, il tombait sur le carreau de sa chambre, foudroyé par une fièvre cérébrale. Pendant trois semaines, il appartenait à cette crise de sa chair. Son sang, furieusement, lavait ses veines, jusqu'au bout de ses membres, grondait au travers de lui avec un vacarme de torrent lâché; son corps, du crâne à la plante des pieds, était nettoyé, renouvelé, battu par un tel travail de la maladie, que souvent, dans son délire, il avait cru entendre les marteaux des ouvriers reclouant ses os. Puis, il s'éveillait, un matin, comme neuf. Il naissait une seconde fois, débarrassé de ce que vingt-cinq ans de vie avait déposé successivement en lui. Ses dévotions d'enfant, son éducation du séminaire, sa foi de jeune prêtre, tout s'en était allé, submergé, emporté, laissant la place nette. Certes, l'enfer seul l'avait préparé ainsi pour le péché, le désarmant, faisant de ses entrailles un lit de mollesse, où le mal pouvait entrer et dormir. Et lui, restait inconscient, s'abandonnait à ce lent acheminement vers la faute. Au Paradou, lorsqu'il rouvrait les yeux, il se sentait baigné d'enfance, sans mémoire du passé, n'ayant plus rien du sacerdoce. Ses organes avaient un jeu doux, un ravissement de surprise, à recommencer la vie, comme s'ils ne la connaissaient pas et qu'ils eussent une joie extrême à l'apprendre. Oh! l'apprentissage délicieux, les rencontres charmantes, les adorables retrouvailles! Ce Paradou était une grande félicité. En le mettant là, l'enfer savait bien qu'il y serait sans défense. Jamais, dans sa première jeunesse, il n'avait goûté à grandir une pareille volupté. Cette première jeunesse, s'il l'évoquait maintenant, lui apparaissait toute noire, passée loin du soleil, ingrate, blême, infirme. Aussi comme il avait salué le soleil, comme il s'était émerveillé du premier arbre, de la première fleur, du moindre insecte aperçu, du plus petit caillou ramassé! Les pierres elles- mêmes le charmaient. L'horizon était un prodige extraordinaire. Ses sens, une matinée claire dont ses yeux s'emplissaient, une odeur de jasmin respirée, un chant d'alouette écouté, lui causaient des émotions si fortes, que ses membres défaillaient. Il avait pris un long plaisir à s'enseigner jusqu'aux plus légers tressaillements de la vie. Et le matin où Albine était née, à son côté, au milieu des roses! Il riait encore d'extase à ce souvenir. Elle se levait ainsi qu'un astre nécessaire au soleil lui-même. Elle éclairait tout, expliquait tout. Elle l'achevait. Alors, il recommençait avec elle leurs promenades, aux quatre coins du Paradou. Il se rappelait les petits cheveux qui s'envolaient sur sa nuque, lorsqu'elle courait devant lui. Elle sentait bon, elle balançait des jupes tièdes, dont les frôlements ressemblaient à des caresses. Lorsqu'elle le prenait entre ses bras nus, souples comme des couleuvres, il s'attendait à la voir, tant elle était mince, s'enrouler à son corps, s'endormir là, collée à sa peau. C'était elle qui marchait en avant. Elle le conduisait par un sentier détourné, où ils s'attardaient, pour ne pas arriver trop vite. Elle lui donnait la passion de la terre. Il apprenait à l'aimer, en regardant comment s'aiment les herbes; tendresse longtemps tâtonnante, et dont un soir enfin ils avaient surpris la grande joie, sous l'arbre géant, dans l'ombre suant la sève. Là, ils étaient au bout de leur chemin. Albine, renversée, la tête roulée au milieu de ses cheveux, lui tendait les bras. Lui, la prenait d'une étreinte. Oh! la prendre, la posséder encore, sentir son flanc tressaillir de fécondité, faire de la vie, être Dieu!

Le prêtre, brusquement, poussa une plainte sourde. Il se dressa, comme sous un coup de dent invisible; puis, il s'abattit de nouveau. La tentation venait de le mordre. Dans quelle ordure s'égaraient donc ses souvenirs? Ne savait-il pas que Satan a toutes les ruses, qu'il profite même des heures d'examen intérieur pour glisser jusqu'à l'âme sa tête de serpent? Non, non, pas d'excuse! La maladie n'autorisait point le péché. C'était à lui de se garder, de retrouver Dieu, au sortir de la fièvre. Au contraire, il avait pris plaisir à s'accroupir dans sa chair. Et quelle preuve de ses appétits abominables! Il ne pouvait confesser sa faute, sans glisser malgré lui au besoin de la commettre encore en pensée. N'imposerait- il pas silence à sa fange! Il rêvait de se vider le crâne, pour ne plus penser; de s'ouvrir les veines, pour que son sang coupable ne le tourmentât plus. Un instant, il resta la face entre les mains, grelottant, cachant les moindres bouts de sa peau, comme si les bêtes qui rôdaient autour de lui lui eussent hérissé le poil de leur haleine chaude.

Mais il pensait quand même, et le sang battait quand même dans son coeur. Ses yeux, qu'il fermait de ses poings, voyaient, sur le noir des ténèbres, les lignes souples du corps d'Albine, tracées d'un trait de flamme. Elle avait une poitrine nue aveuglante comme un soleil. A chaque effort qu'il faisait pour enfoncer ses yeux, pour chasser cette vision, elle devenait plus lumineuse, elle s'accusait avec des renversements de reins, des appels de bras tendus, qui arrachaient au prêtre un râle d'angoisse. Dieu l'abandonnait donc tout à fait, qu'il n'y avait plus pour lui de refuge? Et, malgré la tension de sa volonté, la faute recommençait toujours, se précisait avec une effrayante netteté. Il revoyait les moindres brins d'herbe, au bord des jupes d'Albine; il retrouvait, accrochée à ses cheveux, une petite fleur de chardon, à laquelle il se souvenait d'avoir piqué ses lèvres. Jusqu'aux odeurs, les sucres un peu âcres des tiges écrasées, qui lui revenaient; jusqu'aux sons lointains qu'il entendait encore, le cri régulier d'un oiseau, un grand silence, puis un soupir passant sur les arbres. Pourquoi le ciel ne le foudroyait-il pas tout de suite? Il aurait moins souffert. Il jouissait de son abomination avec une volupté de damné. Une rage le secouait, en écoutant les paroles scélérates qu'il avait prononcées aux pieds d'Albine. Elles retentissaient, à cette heure, pour l'accuser devant Dieu. Il avait reconnu la femme comme sa souveraine. Il s'était donné à elle en esclave, lui baisant les pieds, rêvant d'être l'eau qu'elle buvait, le pain qu'elle mangeait. Maintenant, il comprenait pourquoi il ne pouvait plus se reprendre. Dieu le laissait à la femme. Mais il la battrait, il lui casserait les membres, pour qu'elle le lâchât. C'était elle l'esclave, la chair impure, à laquelle l'Eglise aurait dû refuser une âme. Alors, il se roidit, il leva les poings sur Abine. Et les poings s'ouvraient, les mains coulaient le long des épaules nues, avec une caresse molle, tandis que la bouche, pleine d'injures, se collait sur les cheveux dénoués, en balbutiant des paroles d'adoration.

L'abbé Mouret ouvrit les yeux. La vision ardente d'Albine disparut. Ce fut un soulagement brusque, inespéré. Il put pleurer. Des larmes lentes rafraîchirent ses joues, pendant qu'il respirait longuement, n'osant encore remuer, de crainte d'être repris à la nuque. Il entendait toujours un grondement fauve derrière lui. Puis, cela était si doux de ne plus tant souffrir, qu'il s'oublia à goûter ce bien-être. Au-dehors, la pluie avait cessé. Le soleil se couchait dans une grande lueur rouge, qui semblait pendre aux fenêtres des rideaux de satin rose. L'église, maintenant, était tiède, toute vivante de cette dernière haleine du soleil. Le prêtre remerciait vaguement Dieu du répit qu'il voulait bien lui donner. Un large rayon, une poussière d'or, qui traversait la nef, allumait le fond de l'église, l'horloge, la chaire, le maître-autel. Peut-être était- ce la grâce qui lui revenait sur ce sentier de lumière, descendant du ciel? Il s'intéressait aux atomes allant et venant le long du rayon, avec une vitesse prodigieuse, pareils à une foule de messagers affairés portant sans cesse des nouvelles du soleil à la terre. Mille cierges allumés n'auraient pas rempli l'église d'une telle splendeur. Derrière le maître-autel, des draps d'or étaient tendus; sur les gradins, des ruissellements d'orfèvrerie coulaient, des chandeliers s'épanouissant en gerbes de clartés, des encensoirs où brûlait une braise de pierreries, des vases sacrés peu à peu élargis, avec des rayonnements de comètes; et, partout, c'était une pluie de fleurs lumineuses au milieu de dentelles volantes, des nappes, des bouquets, des guirlandes de roses, dont les coeurs en s'ouvrant laissaient tomber des étoiles. Jamais il n'avait souhaité une pareille richesse pour sa pauvre église. Il souriait, il faisait le rêve de fixer là ces magnificences, il les arrangeait à son gré. Lui, aurait préféré voir les rideaux de drap d'or attachés plus haut; les vases lui paraissaient aussi trop négligemment jetés; il ramassait encore les fleurs perdues, renouant les bouquets, donnant aux guirlandes une courbe molle. Mais quel émerveillement, lorsque toute cette pompe était ainsi étalée! Il devenait le pontife d'une église d'or. Les évêques, les princes, des femmes traînant des manteaux royaux, des foules dévotes, le front dans la poussière, la visitaient, campaient dans la vallée, attendaient des semaines à la porte, avant de pouvoir entrer. On lui baisait les pieds, parce que ses pieds, eux aussi, étaient en or, et qu'ils accomplissaient des miracles. L'or montait jusqu'à ses genoux. Un coeur d'or battait dans sa poitrine d'or avec un son musical si clair, que les foules, du dehors, l'entendaient. Alors, un orgueil immense le ravissait. Il était idole.

Le rayon de soleil montait toujours, le maître-autel flambait, le prêtre se persuadait que c'était bien la grâce qui lui revenait,


La Faute de l'Abbe Mouret - 60/70

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