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- Nana - 80/91 -


mains; elle cassait tout, ça se fanait, ça se salissait entre ses petits doigts blancs; une jonchée de débris sans nom, de lambeaux tordus, de loques boueuses, la suivait et marquait son passage. Ensuite éclataient les gros règlements, au milieu de ce gâchis de l'argent de poche: vingt mille francs chez la modiste, trente mille chez la lingère, douze mille chez le bottier; son écurie lui en mangeait cinquante mille; en six mois, elle eut chez son couturier une note de cent vingt mille francs. Sans qu'elle eût augmenté son train, estimé par Labordette à quatre cent mille francs en moyenne, elle atteignit cette année-là le million, stupéfaite elle-même de ce chiffre, incapable de dire où avait pu passer une pareille somme. Les hommes entassés les uns par-dessus les autres, l'or vidé à pleine brouette, ne parvenaient pas à combler le trou qui toujours se creusait sous le pavé de son hôtel, dans les craquements de son luxe.

Cependant, Nana nourrissait un dernier caprice. Travaillée une fois encore par l'idée de refaire sa chambre, elle croyait avoir trouvé: une chambre de velours rose thé, à petits capitons d'argent, tendue jusqu'au plafond en forme de tente, garnie de cordelières et d'une dentelle d'or. Cela lui semblait devoir être riche et tendre, un fond superbe à sa peau vermeille de rousse. Mais la chambre, d'ailleurs, était simplement faite pour servir de cadre au lit, un prodige, un éblouissement. Nana rêvait un lit comme il n'en existait pas, un trône, un autel, où Paris viendrait adorer sa nudité souveraine. Il serait tout en or et en argent repoussés, pareil à un grand bijou, des roses d'or jetées sur un treillis d'argent; au chevet, une bande d'Amours, parmi les fleurs, se pencheraient avec des rires, guettant les voluptés dans l'ombre des rideaux. Elle s'était adressée à Labordette qui lui avait amené deux orfèvres. On s'occupait déjà des dessins. Le lit coûterait cinquante mille francs, et Muffat devait le lui donner pour ses étrennes.

Ce qui étonnait la jeune femme, c'était, dans ce fleuve d'or, dont le flot lui coulait entre les membres, d'être sans cesse à court d'argent. Certains jours, elle se trouvait aux abois pour des sommes ridicules de quelques louis. Il lui fallait emprunter à Zoé, ou bien elle battait monnaie elle-même, comme elle pouvait. Mais, avant de se résigner aux moyens extrêmes, elle tâtait ses amis, tirant des hommes ce qu'ils avaient sur eux, jusqu'à des sous, d'un air de plaisanterie. Depuis trois mois, elle vidait surtout ainsi les poches de Philippe. Il ne venait plus, dans les moments de crise, sans laisser son porte-monnaie. Bientôt, enhardie, elle lui avait demandé des emprunts, deux cents francs, trois cents francs, jamais davantage, pour des billets, des dettes criardes; et Philippe, nommé en juillet capitaine trésorier, apportait l'argent le lendemain, en s'excusant de n'être pas riche, car la bonne maman Hugon traitait maintenant ses fils avec une sévérité singulière. Au bout de trois mois, ces petits prêts, souvent renouvelés, montaient à une dizaine de mille francs. Le capitaine avait toujours son beau rire sonore. Pourtant, il maigrissait, distrait parfois, une ombre de souffrance sur la face. Mais un regard de Nana le transfigurait, dans une sorte d'extase sensuelle. Elle était très chatte avec lui, le grisait de baisers derrière les portes, le possédait par des abandons brusques, qui le clouaient derrière ses jupes, dès qu'il pouvait s'échapper de son service.

Un soir, Nana ayant dit qu'elle s'appelait aussi Thérèse, et que sa fête tombait le 15 octobre, ces messieurs lui envoyèrent tous des cadeaux. Le capitaine Philippe apporta le sien, un ancien drageoir en porcelaine de Saxe, monté sur or. Il la trouva seule, dans son cabinet de toilette, au sortir du bain, vêtue seulement d'un grand peignoir de flanelle blanche et rouge, et très occupée à examiner les cadeaux, étalés sur une table. Elle avait déjà cassé un flacon de cristal de roche, en voulant le déboucher.

-- Oh! tu es trop gentil! dit-elle. Qu'est-ce que c'est? montre un peu... Es-tu enfant, de mettre tes sous à des petites machines comme ça!

Elle le grondait, puisqu'il n'était pas riche, très contente au fond de le voir dépenser tout pour elle, la seule preuve d'amour qui la touchât. Cependant, elle travaillait le drageoir, elle voulait voir comment c'était fait, l'ouvrant, le refermant.

-- Prends garde, murmura-t-il, c'est fragile.

Mais elle haussa les épaules. Il lui croyait donc des mains de portefaix! Et, tout à coup, la charnière lui resta aux doigts, le couvercle tomba et se brisa. Elle demeurait stupéfaite, les yeux sur les morceaux, disant:

-- Oh! il est cassé!

Puis, elle se mit à rire. Les morceaux, par terre, lui semblaient drôles. C'était une gaieté nerveuse, elle avait le rire bête et méchant d'un enfant que la destruction amuse. Philippe fut pris d'une courte révolte; la malheureuse ignorait quelles angoisses lui coûtait ce bibelot. Quand elle le vit bouleversé, elle tâcha de se retenir.

-- Par exemple, ce n'est pas ma faute... Il était fêlé. Ça ne tient plus, ces vieilleries... Aussi, c'est ce couvercle! as-tu vu la cabriole?

Et elle repartit d'un fou rire. Mais, comme les yeux du jeune homme se mouillaient, malgré son effort, elle se jeta tendrement à son cou.

-- Es-tu bête! je t'aime tout de même. Si l'on ne cassait rien, les marchands ne vendraient plus. Tout ça est fait pour être cassé... Tiens! cet éventail, est-ce que c'est collé seulement!

Elle avait saisi un éventail, tirant sur les branches; et la soie se déchira en deux. Cela parut l'exciter. Pour faire voir qu'elle se moquait des autres cadeaux, du moment où elle venait d'abîmer le sien, elle se donna le régal d'un massacre, tapant les objets, prouvant qu'il n'y en avait pas un de solide, en les détruisant tous. Une lueur s'allumait dans ses yeux vides, un petit retroussement des lèvres montrait ses dents blanches. Puis, lorsque tous furent en morceaux, très rouge, reprise de son rire, elle frappa la table de ses mains élargies, elle zézaya d'une voix de gamine:

-- Fini! n'a plus! n'a plus!

Alors, Philippe, gagné par cette ivresse, s'égaya et lui baisa la gorge, en la renversant en arrière. Elle s'abandonnait, elle se pendait à ses épaules, si heureuse, qu'elle ne se rappelait pas s'être tant amusée depuis longtemps. Et, sans le lâcher, d'un ton de caresse:

-- Dis donc, chéri, tu devrais bien m'apporter dix louis demain... Un embêtement, une note de mon boulanger qui me tourmente.

Il était devenu pâle; puis, en lui mettant un dernier baiser sur le front, il dit simplement:

-- Je tâcherai.

Un silence régna. Elle s'habillait. Lui, appuyait le front à une vitre. Au bout d'une minute, il revint, il reprit avec lenteur:

-- Nana, tu devrais m'épouser.

Du coup, cette idée égaya tellement la jeune femme, qu'elle ne pouvait achever de nouer ses jupons.

-- Mais, mon pauvre chien, tu es malade!... Est-ce parce que je te demande dix louis que tu m'offres ta main?... Jamais. Je t'aime trop. En voilà une bêtise, par exemple!

Et, comme Zoé entrait pour la chausser, ils ne parlèrent plus de ça. La femme de chambre avait tout de suite guigné les cadeaux en miettes sur la table. Elle demanda s'il fallait serrer ces choses; et madame ayant dit de les jeter, elle emporta tout dans un coin de sa jupe. A la cuisine, on chiffonnait, on se partageait les débris de madame.

Ce jour-là, Georges, malgré la défense de Nana, s'était introduit dans l'hôtel. François l'avait bien vu passer, mais les domestiques en arrivaient à rire entre eux des embarras de la bourgeoise. Il venait de se glisser jusqu'au petit salon, lorsque la voix de son frère l'arrêta; et, cloué derrière la porte, il entendit toute la scène, les baisers, l'offre de mariage. Une horreur le glaçait, il s'en alla, imbécile, avec la sensation d'un grand vide sous le crâne. Ce fut seulement rue Richelieu, dans sa chambre, au-dessus de l'appartement de sa mère, que son coeur creva en furieux sanglots. Cette fois, il ne pouvait douter. Une image abominable toujours se levait devant ses yeux, Nana aux bras de Philippe; et cela lui semblait un inceste. Quand il se croyait calmé, le souvenir revenait, une nouvelle crise de rage jalouse le jetait sur son lit, mordant les draps, criant des mots infâmes qui l'affolaient davantage. La journée se passa de la sorte. Il parla d'une migraine pour rester enfermé. Mais la nuit fut plus terrible encore, une fièvre de meurtre le secouait, dans de continuels cauchemars. Si son frère avait habité la maison, il serait allé le tuer d'un coup de couteau. Au jour, il voulut raisonner. C'était lui qui devait mourir, il se jetterait par la fenêtre, quand un omnibus passerait. Pourtant, il sortit vers dix heures; il courut Paris, rôda sur les ponts, éprouva au dernier moment l'invincible besoin de revoir Nana. Peut-être d'un mot le sauverait-elle. Et trois heures sonnaient, comme il entrait dans l'hôtel de l'avenue de Villiers.

Vers midi, une nouvelle affreuse avait écrasé madame Hugon. Philippe était en prison de la veille au soir, on l'accusait d'avoir volé douze mille francs à la caisse de son régiment. Depuis trois mois, il détournait de petites sommes, espérant les remettre, dissimulant le déficit par de fausses pièces; et cette fraude réussissait toujours, grâce aux négligences du conseil d'administration. La vieille dame, atterrée devant le crime de son enfant, eut un premier cri de colère contre Nana; elle savait la liaison de Philippe, ses tristesses venaient de ce malheur qui la retenait à Paris, dans la crainte d'une catastrophe; mais jamais elle n'avait redouté tant de honte, et maintenant elle se reprochait ses refus d'argent comme une complicité. Tombée sur un fauteuil, les jambes prises par la paralysie, elle se sentait inutile, incapable d'une démarche, clouée là pour mourir. Pourtant, la pensée brusque de Georges la consola; Georges lui restait, il pourrait agir, les sauver peut-être. Alors, sans demander le secours de personne, désirant ensevelir ces choses entre eux, elle se traîna et monta l'étage, rattachée à cette idée qu'elle avait encore une tendresse auprès d'elle. Mais, en haut, elle trouva la chambre vide. Le concierge lui dit que


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