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- Le Kama Soutra - 60/66 -


L'absence de Ma'dhava fut courte; il retourna vers sa bien-aimée dont les joues étaient enflammées par le souffle brûlant de ses soupirs; sa colère avait diminué sans cesser entièrement; elle éprouva toutefois une joie secrète de son retour. Les premières ombres de la nuit cachant sa confusion, elle tenait les yeux pudiquement fixés sur ses compagnes pendant qu'il implorait son pardon avec les accents du repentir:

«Dis seulement un mot de bonté et les éclairs de tes dents étincelantes dissiperont la nuit de mes craintes. Mes lèvres tremblantes sont, comme le _Chacora_ altéré, avides de boire les rayons de lune de tes joues. O ma bien-aimée, naturellement si bonne, renonce à ton injuste ressentiment. A ce moment le feu du désir me consume. Oh! accorde-moi de sucer avec ardeur le miel du lotus de ta bouche. Ou, si tu es inexorable, donne-moi la mort en me perçant des dards de tes yeux effilés; enchaîne-moi de tes bras et assouvis sur moi ta vengeance. Tu es ma vie, ma parure, la perle de l'océan de ma naissance mortelle. Oh! rends-moi ton amour et ma reconnaissance sera éternelle. Tes yeux que la nature a faits semblables aux bleus lys d'eau sont devenus dans ta colère pareils aux pétales du lotus écarlate; teins de leur rougeur qui disparaîtra ainsi, mes membres sombres afin qu'ils reluisent comme les flèches de Kama qui ont pour pointe une fleur. Pose ton pied sur mon coeur comme une large feuille qui l'ombrage contre le soleil de ma passion dont je ne puis supporter les rayons de feu.

«Étends un cordon de pierres précieuses sur tes tendres appas; fais retentir les clochettes d'or de ta ceinture pour proclamer (comme le tambour qui bat pour une annonce) le doux édit de l'amour. Invite-moi par d'aimables paroles, ô jeune fille, à teindre en rose avec le jus de l'Alakbaka ces beaux pieds qui doivent faire rougir de honte jalouse l'éblouissant lotus des champs. Ne doute plus de mon coeur qui, tout tremblant, ne bat plus que pour t'être éternellement attaché. Ton visage est brillant comme la lune quoiqu'il distille le poison du désir qui affole; que tes lèvres de nectar soient le charmeur qui seul peut endormir le serpent ou fournir un antidote contre son venin. Ton silence m'afflige; oh! fais-moi entendre la musique de ta voix et étanche mon ardeur par ses doux accents.

«Renonce à ta colère, mais non à un amant qui surpasse en beauté les fils des hommes et qui est à tes pieds.

«O toi, souverainement belle entre toutes les femmes, tes lèvres sont une fleur du bandhujiva; la pourpre du madhura flamboyant rayonne sur ta joue; ton oeil éclipse le lotus bleu; ton nez est un bouton de tila. L'ivoire de tes dents surpasse en blancheur la fleur du chanda. C'est à toi que le dieu aux flèches de fleurs emprunte les pointes de ses traits pour subjuguer l'univers. Assurément tu es descendue du ciel, ô beauté idéale, avec une suite de jeunes déesses dont tu réunis dans ta personne tous les charmes divers.»

Quand il eut parlé ainsi, la voyant apaisée par ses hommages soumis, il se rendit à la hâte dans un galant costume au vert berceau. La nuit couvrait de son voile tous les objets et l'amie de Radha, en la parant de ses ornements radieux, l'encourageait ainsi:

«Obéis, aimable Radha, obéis à l'appel de l'ennemi de Madhu; son discours était élégamment composé de douces phrases; il s'est prosterné à tes pieds, et maintenant il se hâte vers sa couche délicieuse sous la voûte des vanjulas entrelacés. Attache à tes chevilles tes anneaux étincelants et va-t'en d'un pas léger comme Marala qui se nourrit de perles. Enivre ton oreille ravie des doux accents de Heri, fête l'amour pendant que les tendres cocilas, chantant harmonieusement, obéissent aux douces lois du dieu aux flèches de fleurs. Ne diffère plus; vois toutes les tribus de plantes élancées qui inclinent du côté du mystérieux berceau leurs doigts formés de feuilles nouvelles agitées par le vent; elles te donnent le signal du départ. Interroge ces deux mamelons qui palpitent mouillés par les pures gouttes coulant de la guirlande de ton cou et les boutons qui, sur leur sommet, se dressent à la pensée du bien-aimé; ils te disent que ton âme s'élance aux combats de l'amour; marche, ardent guerrier, marche vaillamment au son des clochettes de ta parure qui retentissent comme une musique belliqueuse. Emmène avec toi ta suivante favorite, croise avec sa main tes doigts longs et doux comme les flèches de l'amour; hâte tes pas et, parle bruit de tes bracelets, annonce ton arrivée à ce jeune dieu, ton esclave, qui s'écrie:

«Elle vient; elle va s'élancer vers moi avec transport, prononcer les accents entrecoupés du bonheur, me serrer étroitement dans ses bras, se fondre d'amour.»

«Telles sont ses pensées en ce moment, et dans ces pensées, il regarde jusqu'à l'extrémité de la longue avenue; il tremble, il se réjouit, il brûle, il va et vient fiévreusement; il est pris de défaillance quand il voit que tu ne viens pas et tombe à terre sous son berceau ténébreux. Voici maintenant que la nuit revêt d'atours faits pour l'amoureux mystère les nombreuses jouvencelles qui se hâtent vers le rendez-vous; elle met du noir à leurs beaux yeux; elle fixe les feuilles du noir tamala derrière leurs oreilles; elle entremêle à l'ébène de leurs cheveux l'azur foncé du lys d'eau et saupoudre de musc leurs seins palpitants. Le ciel de la nuit, noir comme la pierre de touche, éprouve maintenant l'or de leur amour et est sillonné de lignes lumineuses par les éclairs de leur beauté qui surpassent ceux de la beauté des cachemiriennes les plus éblouissantes [118]. Ainsi excitée, Radha perça à travers l'épaisse forêt, mais elle défaillit d'émotion et de honte quand, à la lumière de l'éclat des innombrables pierres précieuses qui étincelaient aux bras, aux pieds et au cou de son bien-aimé, elle le vit sur le seuil de sa demeure fleurie; alors sa compagne l'encouragea de nouveau et l'entraîna par ces paroles passionnées:

«Entre, ô tendre Radha, sous le berceau de verdure de Heri; goûte le bonheur, ô toi dont les appas rient de l'avant-goût de la félicité. Pénètre, ô Radha, dans ce'berceau tapissé d'une fraîche couche de feuilles d'Asola qu'égaient des fleurs radieuses. Sois heureuse, ô toi dont la guirlande s'agite joyeusement sur ta gorge palpitante. Savoure la volupté, ô toi dont les membres surpassent beaucoup en douceur les gaies fleurs du berceau. Entre, ô Radha, dans le vert asile rafraîchi et parfumé par les vents qui soufflent des forêts de l'Himalaya.

[Note 118: Les femmes du Cachemire, blanches comme des Européennes et d'une remarquable beauté, étaient très recherchées pour les sérails des princes de l'Inde.]

«Puises-y le plaisir, ô toi dont les accents amoureux sont plus doux que les zéphyrs.--Entre, ô Radha, sous le berceau que constellent les vertes feuilles des lianes grimpantes, et qui résonnent du doux bourdonnement des abeilles butinant le miel. Sois heureuse, ô toi dont l'étreinte donne la jouissance la plus exquise. Repose, ô Radha, sous ce berceau où t'appellent les accords harmonieux des cocilas; trouves-y les délices, ô toi dont les lèvres plus rouges que les grains de la grenade, font ressortir la blancheur de tes dents d'ivoire. Son coeur où il t'a si longtemps portée palpite jusqu'à se briser par la violence du désir; la soif du nectar de tes lèvres le brûle. Daigne accorder la vie à ton captif qui s'agenouille devant le lotus de ton pied; imprime ce pied sur sa poitrine étincelante, car ton esclave se reconnaît lui-même payé au-dessus de son prix par la faveur d'un seul de tes regards, d'un seul ploiement encourageant de tes fiers sourcils.

Elle finit, et Radha, avec une joie timide, dardant ses yeux sur Govinda, pendant qu'harmonieusement retentissaient les anneaux de ses chevilles et les clochettes de sa ceinture, entra sous le berceau mystique du bien-aimé qui pour elle était l'univers. Alors elle contempla Madhava qui mettait en elle seule tout son bonheur, qui avait si longtemps soupiré pour son étreinte et dont la figure rayonnait alors d'un ravissement infini. Le coeur du dieu était enlevé par sa vue, comme les flots de la mer le sont par le disque lunaire. Sa poitrine azurée étincelait de l'éclat de perles sans taches, comme la surface de la Yamuna gonflée étincelle des traînées de blanche écume qui couronnent ses ondes bleues. De sa taille svelte tombaient les plis de sa robe d'un jaune pâle qui semblait la poussière dorée parsemant les pétales bleues du lys d'eau. Sa passion était allumée par l'éclair des prunelles de Radha qui jouaient comme un couple de cygnes au plumage azuré, s'ébattant près d'un lotus en fleur sur un étang dans la saison des pluies. Des pendants d'oreille étincelants comme deux soleils faisaient éclater le plein épanouissement de ses joues et de ses lèvres qui brillaient de l'humide rayonnement de ses sourires. Les tresses de sa chevelure entremêlées de fleurs étaient comme un nuage resplendissant la nuit des couleurs de l'arc-en-ciel lunaire. A son front, un cercle d'huile odorante extraite du sandal de l'Himalaya brillait comme la lune qui vient de se lever sur l'horizon. Tout son corps, illuminé par l'éclat d'innombrables pierres précieuses, resplendissait comme une flamme. La honte qui, naguère, avait pris pour demeure les larges pupilles de Radha avait eu honte elle-même et avait fui. Cette beauté à l'oeil de faon, contemplait avec ravissement la face resplendissante de Krischna; elle passait tendrement sur le côté de sa couche et l'essaim des nymphes ses suivantes s'éloignait à petits pas du vert berceau en s'éventant pour cacher ses sourires.

Govinda, voyant sa bien-aimée gaie et sereine, le sourire aux lèvres et les flammes du désir dans les yeux, lui dit avec transport pendant qu'elle reposait sur le lit de feuilles entremêlées de tendres fleurs:

«Mets le lotus de ton pied sur mon sein azuré[119] et que cette couche soit mon triomphe sur tous ceux qui sont rebelles à l'amour. Accorde un moment de transport passionné, ô douce Radha, à ton Narayana[120], ton adorateur. Je te rends hommage. Je presse de mes mains potelées tes pieds fatigués d'une longue marche. Oh! que ne suis-je l'anneau d'or qui joue autour de ta cheville! Dis un seul mot d'amour; fais couler le nectar de l'éclatante lune de ta bouche. Puisque ta douleur de l'absence s'est enfin dissipée, laisse-moi écarter le voile jaloux qui me dérobe tes charmes. C'est pour mon bonheur suprême que ces deux pics pénètrent mon sein et qu'ils étouffent ma flamme. Oh! laisse-moi boire d'ar-dents baisers à tes lèvres humides. Avec leur eau vivifiante ressuscite ton esclave consumé par l'incendie de la séparation. Longtemps les chants du cocila au lieu de charmer ses oreilles ont fait son tourment; réjouis-les maintenant par le tintement des clochettes suspendues autour de ta taille, musique qui égale presque la mélodie de ta voix. Pourquoi tes yeux sont-ils demi-clos? rougissent-ils à la vue d'un jeune amant qu'a désespéré ton cruel ressentiment? Oh! trêve au chagrin et que nos transports en chassent jusqu'au souvenir.»

[Note 119: Cela rappelle les Athéniennes qui levaient les jambes pour leurs maris (Aristophane, Lysistrata).]

[Note 120: Nom de Vichnou sur la mer de lait.]

Le matin, elle se leva tout en désordre, ses yeux trahissant une nuit sans sommeil; alors le dieu à la robe jaune, considérant ses charmes, se disait dans son esprit divin:

«Les boucles de ses cheveux sont éparses au hasard, l'éclat de ses lèvres est terni, sa guirlande et sa ceinture ont quitté leurs sièges charmants qu'elle regarde dans un pudique silence, et cependant dans cet état sa vue me ravit.»

Mais Radha, avant de réparer son désordre qu'elle voulait dérober au cortège de ses suivantes, adressa à son amant qui s'empressait près d'elle ces tendres paroles:

«Mets, ô fils de Yadu, mets avec tes doigts plus frais que le bois de sandal, un petit cercle de musc sur ma gorge qui ressemble à un vase d'eau consacrée (bénitier hindou en forme d'une valve allongée) couronné de feuilles fraîches et placé à demeure près d'un bouquet d'arbres


Le Kama Soutra - 60/66

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