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- Ainsi Parlait Zarathoustra - 30/77 -


remettre à parler et pour guérir de sa tristesse.

Mais voici le discours que leur tint Zarathoustra lorsqu'il se réveilla; cependant sa voix leur semblait venir du lointain:

Ecoutez donc le rêve que j'ai fait, mes amis, et aidez-moi à en deviner le sens!

Il est encore une énigme pour moi, ce rêve; son sens est caché en lui et voilé; il ne vole pas encore librement au-dessus de lui.

J'avais renoncé à toute espèce de vie; tel fut mon rêve. J'étais devenu veilleur et gardien des tombes, là-bas sur la solitaire montagne du château de la Mort.

C'est là-haut que je gardais les cercueils de la Mort: les sombres voûtes s'emplissaient de ces trophées de victoire. A travers les cercueils de verre les existences vaincues me regardaient.

Je respirais l'odeur d'éternités en poussières: mon âme était là, lourde et poussiéreuse. Et qui donc eût été capable d'alléger son âme?

La clarté de minuit était toujours autour de moi et, accroupie à ses côtés, la solitude; et aussi un silence de mort, coupé de râles, le pire de mes amis.

Je portais des clefs avec moi, les plus rouillées de toutes les clefs; et je savais ouvrir avec elles les portes les plus grinçantes.

Pareils à des cris rauques et méchants, les sons couraient au long des corridors, quand s'ouvraient les ailes de la porte: l'oiseau avait de mauvais cris, il ne voulait pas être réveillé.

Mais c'était plus épouvantable encore, et mon coeur se serrait davantage, lorsque tout se taisait et que revenait le silence et que seul j'étais assis dans ce silence perfide.

C'est ainsi que se passa le temps, lentement, s'il peut encore être question de temps: qu'en sais-je, moi! Mais ce qui me réveilla finit par avoir lieu.

Trois fois des coups frappèrent à la porte, semblables au tonnerre, les voûtes retentirent et hurlèrent trois fois de suite: alors je m'approchai de la porte.

Alpa! m'écriais-je, qui porte sa cendre vers la montagne? Alpa! Alpa! qui porte sa cendre vers la montagne?

Et je serrais la clef, et j'ébranlais la porte et je me perdais en efforts. Mais la porte ne s'ouvrait pas d'un doigt!

Alors l'ouragan écarta avec violence les ailes de la porte: avec des sifflements et des cris aigus qui coupaient l'air, il me jeta un cercueil noir:

Et, en sifflant et en hurlant, le cercueil se brisa et cracha mille éclats de rire.

Mille grimaces d'enfants, d'anges, de hiboux, de fous et de papillons énormes ricanaient à ma face et me persiflaient.

Je m'en effrayais horriblement: je fus précipité à terre et je criais d'épouvante, comme jamais je n'avais crié.

Mais mon propre cri me réveilla: - et je revins à moi. -

Ainsi Zarathoustra raconta son rêve, puis il se tut: car il ne connaissait pas encore la signification de son rêve. Mais le disciple qu'il aimait le plus se leva vite, saisit la main de Zarathoustra et dit:

"C'est ta vie elle-même qui nous explique ton rêve, ô Zarathoustra!

N'est-tu pas toi-même le vent aux sifflements aigus qui arrache les portes du château de la Mort?

N'es-tu pas toi-même le cercueil plein de méchancetés multicolores et plein des angéliques grimaces de la vie?

En vérité, pareil à mille éclats de rire d'enfants, Zarathoustra vient dans toutes les chambres mortuaires, riant de tous ces veilleurs et de tous ces gardiens des tombes, et de tous ceux qui agitent leurs clefs avec un cliquetis sinistre.

Tu les effrayeras et tu les renverseras de ton rire; la syncope et le réveil prouveront ta puissance sur eux.

Et quand même viendrait le long crépuscule et la fatigue mortelle, tu ne disparaîtrais pas de notre ciel, affirmateur de la vie!

Tu nous a fait voir de nouvelles étoiles et de nouvelles splendeurs nocturnes; en vérité, tu as étendu sur nos têtes le rire lui-même, comme une tente multicolore.

Maintenant des rires d'enfants jailliront toujours des cercueils; maintenant viendra, toujours victorieux des fatigues mortelles, un vent puissant. Tu en es toi-même le témoin et le devin.

En vérité, _tu les as rêvés eux-mêmes_, tes ennemis: ce fut ton rêve le plus pénible!

Mais comme tu t'est réveillé d'eux et que tu es revenu à toi-même, ainsi ils doivent se réveiller d'eux-mêmes - et venir à toi!" -

Ainsi parlait le disciple; et tous les autres se pressaient autour de Zarathoustra et ils saisissaient ses mains et ils voulaient le convaincre de quitter son lit et sa tristesse, pour revenir à eux. Cependant Zarathoustra était assis droit sur sa couche avec des yeux étranges. Pareil à quelqu'un qui revient d'une longue absence, il regarda ses disciples et interrogea leurs visages; et il ne les reconnaissait pas encore. Mais lorsqu'ils le soulevèrent et qu'ils le placèrent sur ses jambes, son oeil se transforma tout à coup; il comprit tout ce qui était arrivé, et en se caressant la barbe, il dit d'une voix forte:

"Allons! tout cela viendra en son temps; mais veillez, mes disciples, à ce que nous fassions un bon repas, et bientôt! - c'est ainsi que je pense expier mes mauvais rêves!

Pourtant le devin doit manger et boire à mes côtés: et, en vérité, je lui montrerai une mer où il pourra se noyer!"

Ainsi parlait Zarathoustra. Mais alors il regarda longtemps en plein visage le disciple qui lui avait expliqué son rêve, et, ce faisant, il secoua la tête.-

DE LA RÉDEMPTION

Un jour que Zarathoustra passait sur le grand pont, les infirmes et les mendiants l'entourèrent et un bossu lui parla et lui dit:

"Vois, Zarathoustra! Le peuple lui aussi profite de tes enseignements et commence à croire en ta doctrine: mais afin qu'il puisse te croire entièrement, il manque encore quelque chose - il te faut nous convaincre aussi, nous autres infirmes! Il y en a là un beau choix et, en vérité, c'est une belle occasion de t'essayer sur des nombreuses têtes. Tu peux guérir des aveugles, faire courir des boiteux et tu peux alléger un peu celui qui a une trop lourde charge derrière lui: - Ce serait, je crois, la véritable façon de faire que les infirmes croient en Zarathoustra!"

Mais Zarathoustra répondit ainsi à celui qui avait parlé: si l'on enlève au bossu sa bosse, on lui prend en même temps son esprit - c'est ainsi qu'enseigne le peuple. Et si l'on rend ses yeux à l'aveugle, il voit sur terre trop de choses mauvaises: en sorte qu'il maudit celui qui l'a guéri. Celui cependant qui fait courir le boiteux lui fait le plus grand tort: car à peine sait-il courir que ses vices l'emportent. - Voilà ce que le peuple enseigne au sujet des infirmes. Et pourquoi Zarathoustra n'apprendrait-il pas du peuple ce que le peuple a appris de Zarathoustra?

Mais, depuis que j'habite parmi les hommes, c'est pour moi la moindre des choses de m'apercevoir de ceci: "A l'un manque un oeil, à l'autre une oreille, un troisième n'a plus de jambes, et il y en a d'autres qui ont perdu la langue, ou bien le nez, ou bien encore la tête."

Je vois et j'ai vu de pires choses et il y en a de si épouvantables que je ne voudrais pas parler de chacune et pas même me taire sur plusieurs: j'ai vu des hommes qui manquent de tout, sauf qu'ils ont quelque chose de trop - des hommes qui ne sont rien d'autre qu'un grand oeil ou une grande bouche ou un gros ventre, ou n'importe quoi de grand, - je les appelle des infirmes à rebours.

Et lorsqu'en venant de ma solitude je passais pour la première fois sur ce pont: je n'en crus pas mes yeux, je ne cessai de regarder et je finis par dire: "Ceci est une oreille. Une oreille aussi grande qu'un homme." Je regardais de plus près et, en vérité, derrière l'oreille se mouvait encore quelque chose qui était petit à faire pitié, pauvre et débile. Et, en vérité, l'oreille énorme se trouvait sur une petite tige mince, - et cette tige était un homme! En regardant à travers une lunette on pouvait même reconnaître une petite figure envieuse; et aussi une petite âme boursouffée qui tremblait au bout de la tige. Le peuple cependant me dit que la grande oreille était non seulement un homme, mais un grand homme, un génie. Mais je n'ai jamais cru le peuple, lorsqu'il parlait de grands hommes - et j'ai gardé mon idée que c'était un infirme à rebours qui avait de tout trop peu et trop d'une chose.

Lorsque Zarathoustra eut ainsi parlé au bossu et à ceux dont le bossu était l'interprète et le mandataire, il se tourna du côté de ses disciples, avec un profond mécontentement, et il leur dit:

En vérité, mes amis, je marche parmi les hommes comme parmi des fragments et des membres d'homme!

Ceci est pour mon oeil la chose la plus épouvantable que de voir les hommes brisés et dispersés comme s'ils étaient couchés sur un champ de carnage.

Et lorsque mon oeil fuit du présent au passé, il trouve toujours la même chose: des fragments, des membres et des hasards épouvantables - mais point d'hommes!

Le présent et le passé sur la terre - hélas! mes amis - voilà pour _moi_ les choses les plus insupportables; et je ne saurais point vivre


Ainsi Parlait Zarathoustra - 30/77

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