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- Ainsi Parlait Zarathoustra - 6/77 -


Oui, ce _moi,_ - la contradiction et la confusion de ce _moi_ - affirme le plus loyalement son Être, - ce _moi_ qui crée, qui veut et qui donne la mesure et la valeur des choses.

Et ce _moi,_ l'Être le plus loyal - parle du corps et veut encore le corps, même quand il rêve et s'exalte en voletant de ses ailes brisées.

Il apprend à parler toujours plus loyalement, ce _moi:_et plus il apprend, plus il trouve de mots pour exalter le corps et la terre.

Mon _moi_ m'a enseigné une nouvelle fierté, je l'enseigne aux hommes: ne plus cacher sa tête dans le sable des choses célestes, mais la porter fièrement, une tête terrestre qui crée le sens de la terre!

J'enseigne aux hommes une volonté nouvelle: suivre volontairement le chemin qu'aveuglément les hommes ont suivi, approuver ce chemin et ne plus se glisser à l'écart comme les malades et les décrépits!

Ce furent des malades et des décrépits qui méprisèrent le corps et la terre, qui inventèrent les choses célestes et les gouttes du sang rédempteur: et ces poisons doux et lugubres, c'est encore au corps et à la terre qu'ils les ont empruntés!

Ils voulaient se sauver de leur misère et les étoiles leur semblaient trop lointaines. Alors ils se mirent à soupirer: Hélas! que n'y-a-t-il des voies célestes pour que nous puissions nous glisser dans un autre Être, et dans un autre bonheur!" - Alors ils inventèrent leurs artifices et leurs petites boissons sanglantes!

Ils se crurent ravis loin de leur corps et de cette terre, ces ingrats. Mais à qui devaient-ils le spasme et la joie de leur ravissement? A leur corps et à cette terre.

Zarathoustra est indulgent pour les malades. En vérité, il ne s'irrite ni de leurs façons de se consoler, ni de leur ingratitude. Qu'ils guérissent et se surmontent et qu'ils se créent un corps supérieur!

Zarathoustra ne s'irrite pas non plus contre le convalescent qui regarde avec tendresse son illusion perdue et erre à minuit autour de la tombe de son Dieu: mais dans les larmes que verse le convalescent, Zarathoustra ne voit que maladie et corps malade.

Il y eut toujours beaucoup de gens malades parmi ceux qui rêvent et qui languissent vers Dieu; ils haïssent avec fureur celui qui cherche la connaissance, ils haïssent la plus jeune des vertus qui s'appelle: loyauté.

Ils regardent toujours en arrière vers des temps obscurs: il est vrai qu'alors la folie et la foi étaient autre chose. La fureur de la raison apparaissait à l'image de Dieu et le doute était péché.

Je connais trop bien ceux qui sont semblables à Dieu: ils veulent qu'on croie en eux et que le doute soit un péché. Je sais trop bien à quoi ils croient eux-mêmes le plus.

Ce n'est vraiment pas à des arrière-mondes et aux gouttes du sang rédempteur: mais eux aussi croient davantage au corps et c'est leur propre corps qu'ils considèrent comme la chose en soi.

Mais le corps est pour eux une chose maladive: et volontiers ils sortiraient de leur peau. C'est pourquoi ils écoutent les prédicateurs de la mort et ils prêchent eux-mêmes les arrière-mondes.

Écoutez plutôt, mes frères, la voix du corps guéri: c'est une voix plus loyale et plus pure.

Le corps sain parle avec plus de loyauté et plus de pureté, le corps complet, carré de la tête à la base: il parle du sens de la terre. -

Ainsi parlait Zarathoustra.

DES CONTEMPTEURS DU CORPS

C'est aux contempteurs du corps que je veux dire leur fait. Ils ne doivent pas changer de méthode d'enseignement, mais seulement dire adieu à leur propre corps - et ainsi devenir muets.

"Je suis corps et âme" - ainsi parle l'enfant. Et pourquoi ne parlerait-on pas comme les enfants?

Mais celui qui est éveillé et conscient dit: Je suis corps tout entier et rien autre chose; l'âme n'est qu'un mot pour une parcelle du corps.

Le corps est un grand système de raison, une multiplicité avec un seul sens, une guerre et une paix, un troupeau et un berger.

Instrument de ton corps, telle est aussi ta petite raison que tu appelles esprit, mon frère, petit instrument et petit jouet de ta grande raison.

Tu dis "moi" et tu es fier de ce mot. Mais ce qui est plus grand, c'est - ce à quoi tu ne veux pas croire - ton corps et son grand système de raison: il ne dit pas _moi,_ mais il est _moi._

Ce que les sens éprouvent, ce que reconnaît l'esprit, n'a jamais de fin en soi. Mais les sens et l'esprit voudraient te convaincre qu'ils sont la fin de toute chose: tellement ils sont vains.

Les sens et l'esprit ne sont qu'instruments et jouets: derrière eux se trouve encore le _soi._ Le _soi,_ lui aussi, cherche avec les yeux des sens et il écoute avec les oreilles de l'esprit.

Toujours le _soi_ écoute et cherche: il compare, soumet, conquiert et détruit. Il règne, et domine aussi le _moi._

Derrière tes sentiments et tes pensées, mon frère, se tient un maître plus puisant, un sage inconnu - il s'appelle _soi._ Il habite ton corps, il est ton corps.

Il y a plus de raison dans ton corps que dans ta meilleure sagesse. Et qui donc sait pourquoi ton corps a précisément besoin de ta meilleure sagesse?

Ton _soi_ rit de ton _moi_ et de ses cabrioles. "Que me sont ces bonds et ces vols de la pensée? dit-il. Un détour vers mon but. Je suis la lisière du _moi_ et le souffleur de ses idées."

Le _soi_ dit au _moi:_ "Eprouve des douleurs!" Et le _moi_ souffre et réfléchit à ne plus souffrir - et c'est à cette fin qu'il _doit_ penser.

Le _soi_ dit au _moi:_ "Eprouve des joies!" Alors le _moi_ se réjouit et songe à se réjouir souvent encore - et c'est à cette fin qu'il _doit_ penser.

Je veux dire un mot aux contempteurs du corps. Qu'ils méprisent, c'est ce qui fait leur estime. Qu'est-ce qui créa l'estime et le mépris et la valeur et la volonté?

Le _soi_ créateur créa, pour lui-même, l'estime et le mépris, la joie et la peine. Le corps créateur créa pour lui-même l'esprit comme une main de sa volonté.

Même dans votre folie et dans votre mépris, vous servez votre _soi,_ vous autres contempteurs du corps. Je vous le dis: votre _soi_ lui-même veut mourir et se détourner de la vie.

Il n'est plus capable de faire ce qu'il préférerait: - créer au-dessus de lui-même. Voilà son désir préféré, voilà toute son ardeur.

Mais il est trop tard pour cela: - ainsi votre _soi_ veut disparaître, ô contempteurs du corps.

Votre _soi_ veut disparaître, c'est pourquoi vous êtes devenus contempteurs du corps! Car vous ne pouvez plus créer au-dessus de vous.

C'est pourquoi vous en voulez à la vie et à la terre. Une envie inconsciente est dans le regard louche de votre mépris.

Je ne marche pas sur votre chemin, contempteurs du corps! Vous n'êtes point pour moi des ponts vers le Surhumain! -

Ainsi parlait Zarathoustra.

DES JOIES ET DES PASSIONS

Mon frère, quand tu as une vertu, et quand elle est ta vertu, tu ne l'as en commun avec personne.

Il est vrai que tu voudrais l'appeler par son nom et la caresser; tu voudrais la prendre par l'oreille et te divertir avec elle.

Et voici! Maintenant elle aura en commun avec le peuple le nom que tu lui donnes, tu es devenu peuple et troupeau avec la vertu!

Tu ferais mieux de dire: "Ce qui fait le tourment et la douceur de mon âme est inexprimable et sans nom, et c'est aussi ce qui cause la faim de mes entrailles."

Que ta vertu soit trop haute pour la familiarité des dénominations: et s'il te faut parler d'elle, n'aie pas honte de balbutier.

Parle donc et balbutie: "Ceci est _mon_ bien que j'aime, c'est ainsi qu'il me plaît tout à fait, ce n'est qu'ainsi que _je_ veux le bien.

Je ne le veux point tel le commandement d'un dieu, ni tel une loi et une nécessité humaine: qu'il ne me soit point un indicateur vers des terres supérieures et vers des paradis.

C'est une vertu terrestre que j'aime: il y a en elle peu de sagesse et moins encore de sens commun.

Mais cet oiseau s'est construit son nid auprès de moi: c'est pourquoi je l'aime avec tendresse, - maintenant il couve chez moi ses oeufs dorés."

C'est ainsi que tu dois balbutier, et louer ta vertu.

Autrefois tu avais des passions et tu les appelais des maux. Mais maintenant tu n'as plus que tes vertus: elles naquirent de tes passions.


Ainsi Parlait Zarathoustra - 6/77

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