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- Le Monde comme il va, vision de Babouc - 1/5 -


OEUVRES

DE

VOLTAIRE.

TOME XXXIII

DE L' IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,

RUE JACOB, N° 24.

OEUVRES

DE

VOLTAIRE

PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.

PAR M. BEUCHOT.

TOME XXXIII.

ROMANS. TOME I.

A PARIS,

CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,

RUE DE L'ÉPERON, K° 6. WERDET ET LEQUIEN FILS,

RUE DU BATTOIR, N° 2O.

MDCCCXXIX.

LE MONDE

COMME IL VA

VISION DE BABOUC

1746

Préface de l'Éditeur

Longchamp, secrétaire de Voltaire de 1746 à 1754, dit dans ses _Mémoires_[*] que _Babouc, ou le Monde comme il va_, fut composé en 1746, pendant la retraite de Voltaire à Sceaux ; et je n'ai rien trouvé qui contredise Longchamp. La plus ancienne édition que je connaisse est celle de 1748, dans le tome VIII de l'édition faite à Dresde des _Oeuvres de Voltaire_. Ce conte fait aussi partie du _Recueil de pièces en vers et en prose, par l'auteur de la tragédie de Sémiramis_, 1750, in-12.

[*] _Mémoires sur Voltaire_, etc., 1826, 2 vol. in-8°; voyez tom. II, p. 240.

C'est une imitation de _Babouc_, ou du moins de son titre, qu'a faite l'auteur inconnu d'une brochure intitulée: _La Lune comme elle va_, MDCCLXXXI, in-8°, de trente-six pages; brochure au-dessous de la critique, et relative aux discussions entre Joseph II et les Hollandais pour l'ouverture de l'Escaut.

La révolution française a fait naître trois imitations de Babouc : I. _Le Retour de Babouc à Persépolis, ou la suite du Monde comme il va_, 1789, in-8°, a eu deux éditions; c'est un opuscule de trente pages: je n'ai pu en découvrir l'auteur. II. Le Fils de Babouc à Persépolis, ou le Monde nouveau, Paris, décembre, 1790, in-8°, de cent vingt-quatre pages. III. _Nouvelle Vision de Babouc, ou la Perse comme elle va_, 1796, in-8°, de cent douze pages, contenant seulement la première partie, et l'annonce de la seconde. Je ne crois pas que la seconde partie ait paru. L'auteur s'appelait Bunel.

------

Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres, sont de Voltaire.

Les notes signées d'un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet et Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de chacun.

Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes des éditeurs de Kehl, en sont séparées par un --, et sont, comme mes notes, signées de l'initiale de mon nom.

BEUCHOT.

4 octobre 1829.

LE MONDE COMME IL VA,

VISION DE BABOUC.

I. Parmi les génies qui président aux empires du monde, Ituriel tient un des premiers rangs, et il a le département de la Haute-Asie. Il descendit un matin dans la demeure du Scythe Babouc, sur le rivage de l'Oxus, et lui dit: Babouc, les folies et les excès des Perses ont attiré notre colère: il s'est tenu hier une assemblée des génies de la Haute-Asie pour savoir si on châtierait Persépolis, ou si on la détruirait. Va dans cette ville, examine tout; tu reviendras m'en rendre un compte fidèle, et je me déterminerai sur ton rapport à corriger la ville, ou à l'exterminer. Mais, seigneur, dit humblement Babouc, je n'ai jamais été en Perse; je n'y connais personne. Tant mieux, dit l'ange, tu ne seras point partial; tu as reçu du ciel le discernement[1], et j'y ajoute le don d'inspirer la confiance; marche, regarde, écoute, observe, et ne crains rien; tu seras partout bien reçu.

[1] L'édition de 1750, dont j'ai parlé dans ma préface, porte de plus ces mots: «C'est un assez beau présent.» B.

Babouc monta sur son chameau, et partit avec ses serviteurs. Au bout de quelques journées, il rencontra vers les plaines de Sennaar l'armée persane, qui allait combattre l'armée indienne. Il s'adressa d'abord à un soldat qu'il trouva écarté. Il lui parla, et lui demanda quel était le sujet de la guerre. Par tous les dieux, dit le soldat, je n'en sais rien; ce n'est pas mon affaire; mon métier est de tuer et d'être tué pour gagner ma vie; il n'importe qui je serve. Je pourrais bien même dès demain passer dans le camp des Indiens; car on dit qu'ils donnent près d'une demi-drachme de cuivre par jour à leurs soldats de plus que nous n'en avons dans ce maudit service de Perse. Si vous voulez savoir pourquoi on se bat, parlez à mon capitaine.

Babouc ayant fait un petit présent au soldat entra dans le camp. Il fit bientôt connaissance avec le capitaine, et lui demanda le sujet de la guerre. Comment voulez-vous que je le sache? dit le capitaine, et que m'importe ce beau sujet? J'habite à deux cents lieues de Persépolis; j'entends dire que la guerre est déclarée; j'abandonne aussitôt ma famille, et je vais chercher, selon notre coutume, la fortune ou la mort, attendu que je n'ai rien à faire. Mais vos camarades, dit Babouc, ne sont-ils pas un peu plus instruits que vous? Non, dit l'officier; il n'y a guère que nos principaux satrapes qui savent bien précisément pourquoi on s'égorge.

Babouc étonné s'introduisit chez les généraux; il entra dans leur familiarité. L'un d'eux lui dit enfin: La cause de cette guerre, qui désole depuis vingt ans l'Asie, vient originairement d'une querelle entre un eunuque d'une femme du grand roi de Perse, et un commis d'un bureau du grand roi des Indes. Il s'agissait d'un droit qui revenait à peu près à la trentième partie d'une darique[2]. Le premier ministre des Indes et le nôtre soutinrent dignement les droits de leurs maîtres. La querelle s'échauffa. On mit de part et d'autre en campagne une armée d'un million de soldats. Il faut recruter cette armée tous les ans de plus de quatre cent mille hommes. Les meurtres, les incendies, les ruines, les dévastations se multiplient, l'univers souffre, et l'acharnement continue. Notre premier ministre et celui des Indes protestent souvent qu'ils n'agissent que pour le bonheur du genre humain; et à chaque protestation il y a toujours quelques villes détruites et quelque province ravagée.

[2] La darique vaut vingt-quatre francs: vojez tome XXXII, page 494. B.

Le lendemain, sur un bruit qui se répandit que la paix allait être conclue, le général persan et le général indien s'empressèrent de donner bataille; elle fut sanglante. Babouc en vit toutes les fautes et toutes les abominations; il fut témoin des manoeuvres des principaux satrapes, qui firent ce qu'ils purent pour faire battre leur chef. Il vit des officiers tués par leurs propres troupes; il vit des soldats qui achevaient d'égorger leurs camarades expirants, pour leur arracher quelques lambeaux sanglants, déchirés et couverts de fange. Il entra dans les hôpitaux où l'on transportait les blessés, dont la plupart expiraient par la négligence inhumaine de ceux mêmes que le roi de Perse payait chèrement pour les secourir. Sont-ce là des hommes, s'écria Babouc, ou des bêtes féroces? Ah! je vois bien que Persépolis sera détruite."

Occupé de cette pensée, il passa dans le camp des Indiens; il y fut aussi bien reçu que dans celui des Perses, selon ce qui lui avait été prédit; mais il y vit tous les mêmes excès qui l'avaient saisi d'horreur. Oh, oh! dit-il en lui-même, si l'ange Ituriel veut


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