Le cycle de la vie et de la mort est interprété dans le Narcisse de Salvador Dali. La tête penchée dun jeune forme un
oeuf, image dun autre oeuf soutenu par les doigts qui sélève du miroir liquide. Dans la Bible lhomme est une image de
Dieu. Chez Dali, la tête de lhomme est une image de loeuf, sorti des eaux, tombe et berceau. Tandis que dans la
peinture maniériste de Michel Ange, le doigt de Dieu donne origine à lhomme, pour Dali la main créatrice qui rappelle
une sculpture procède des eaux. Une fente dans longle du pouce réfléchie dans le pli du doigt qui dessine une vulve
symbolise lalternance de la vie et de la mort. Le chien, souvenir de la vie chasseresse de Narcisse, conduit la séduction
de limage au monde animal. La statue au centre dun plancher visualise lespace urbain, la danse des jeunes illumine la
jeunesse, deux sphères refusées par Narcisse, amoureux de soi-même. Les rochers évoquent Éco pétrifiée. Le tableau,
pas lié à une image cristallisée, approche des moments éloignés dans le temps et dans lespace en entraînant lensemble
dans le mouvement universel. Si nous plongeons dans les eaux, suivant le geste du peintre, nous atteignons loeuf
primitif, origine de la totalité, doù nous émergeons pour surprendre linstant où la vie saute de la crote rompue. Le
mouvement en haut et en bas laisse des traces de la passion narcissique dès les abîmes jusquau sommet des
montagnes. Narcisse se dissémine en sémences qui, en mourant, renouvèlent la vie. Les diverses parties du tabelau se
répandent dans un récit tronqué, allusif. Le présent et le passé, le prochain et le distant sentrelacent. Le tableau fait
allusion à un texte; il est un texte, discours, langage.
Provoquons la convergence du tableau de Dali avec Água viva, roman de Clarice Lispector, où sarticulent des
chemins à travers le présent, plein déternité, vers le placenta, vers le plasma, vers lutérus du monde, en perçant la
phrase, humide, colorée, dense comme la teinte dun tableau, mouvement qui attire lépistolière fictive voluptueusement.
Le plaisir de créer des paroles est comparable à la joie de la forêt, exprimée par lélan qui anime les arbres. Les mots
qui cherchent les origines retournent revigorés pour nommer de vagues fulgurations. Lécriture avance au rythme des
syllabes et des lianes. Des liens logiques se désarticulent. La chronologie oubliée, le temps nobéit pas aux aiguilles des
horloges. Des masses verbales sécoulent bouillantes commes des laves. Le texte étant fugace, fluide est la lecture.
Narcisse ne se trouve pas seulement chez le destinataire (Tu te regarde toi-même et tu taimes, p. 101), lépistolière
contemple son propre visage en regardant sa face nue sans méditer. Le moi dissout dans un sentiment vague de vie et
de mort, il y a toujours une face vide, tournée vers les eaux , une face à tous et à personne, immergeant et émergeant en
une passion narcissique, cosmique, dispersée dans lair, dans la mer, dans les plantes, une pluralité en quête de lunité.
La mort ayant contaminé le coeur de la vie, dévore jusquà la physionomie comme on lit dans les vers de Fernando
Pessoa. Lorsque je regard moi-même, je ne me perçoit pas, dit le poète. Pour Descartes il ny avait pas de distance
entre le moi qui perçoit et le moi perçu. Le penseur en disant je pense (cogito) affirmait la présence du sujet à
soi-même sans médiation.. Lunité rompue, le sujet de lénonciation se perd comme objet, en avançant par le chemin
des émotions. Ce quil sent ce sont des sensations de soi-même où de lobjet? Le doute se répand dans toutes les
directions, en entraînant lathéisme. Pernando Pessoa se doute jusqu`à ses sentiments. Ce quon ne voit pas est plus
fort que limage refléchie dans le miroir.
On explique le succès du Petit prince à la fin de la seconde Guerre mondial à cause de la nostalgie dune gloire qui
nexiste plus, limage agrandie de lhomme, reproduite jusquà dans des films triomphals qui exaltent les faits militaires.
On la voit encore dans lattirance éprouvée pour lathlète, pour la femme jeune et belle. Nous cherchons dans ces
images la vigueur qui nous pousse à lexploration de lespace sidéral. La brisure de limage glorieuse se multiplie en
fragments, des millers de morceaux de lunité perdue.