7/12

      Le cycle de la vie et de la mort est interprété dans le Narcisse de Salvador Dali. La tête penchée d’un jeune forme un oeuf, image d’un autre oeuf soutenu par les doigts qui s’élève du miroir liquide. Dans la Bible l’homme est une image de Dieu. Chez Dali, la tête de l’homme est une image de l’oeuf, sorti des eaux, tombe et berceau. Tandis que dans la peinture maniériste de Michel Ange, le doigt de Dieu donne origine à l’homme, pour Dali la main créatrice qui rappelle une sculpture procède des eaux. Une fente dans l’ongle du pouce réfléchie dans le pli du doigt qui dessine une vulve symbolise l’alternance de la vie et de la mort. Le chien, souvenir de la vie chasseresse de Narcisse, conduit la séduction de l’image au monde animal. La statue au centre d’un plancher visualise l’espace urbain, la danse des jeunes illumine la jeunesse, deux sphères refusées par Narcisse, amoureux de soi-même. Les rochers évoquent Éco pétrifiée. Le tableau, pas lié à une image cristallisée, approche des moments éloignés dans le temps et dans l’espace en entraînant l’ensemble dans le mouvement universel. Si nous plongeons dans les eaux, suivant le geste du peintre, nous atteignons l’oeuf primitif, origine de la totalité, d’où nous émergeons pour surprendre l’instant où la vie saute de la crote rompue. Le mouvement en haut et en bas laisse des traces de la passion narcissique dès les abîmes jusqu’au sommet des montagnes. Narcisse se dissémine en sémences qui, en mourant, renouvèlent la vie. Les diverses parties du tabelau se répandent dans un récit tronqué, allusif. Le présent et le passé, le prochain et le distant s’entrelacent. Le tableau fait allusion à un texte; il est un texte, discours, langage.
      Provoquons la convergence du tableau de Dali avec Água viva, roman de Clarice Lispector, où s’articulent des chemins à travers le présent, plein d’éternité, vers le placenta, vers le plasma, vers l’utérus du monde, en perçant la phrase, humide, colorée, dense comme la teinte d’un tableau, mouvement qui attire l’épistolière fictive voluptueusement. Le plaisir de créer des paroles est comparable à la joie de la forêt, exprimée par l’élan qui anime les arbres. Les mots qui cherchent les origines retournent revigorés pour nommer de vagues fulgurations. L’écriture avance au rythme des syllabes et des lianes. Des liens logiques se désarticulent. La chronologie oubliée, le temps n’obéit pas aux aiguilles des horloges. Des masses verbales s’écoulent bouillantes commes des laves. Le texte étant fugace, fluide est la lecture. Narcisse ne se trouve pas seulement chez le destinataire (“Tu te regarde toi-même et tu t’aimes”, p. 101), l’épistolière contemple son propre visage en regardant sa face nue sans méditer. Le moi dissout dans un sentiment vague de vie et de mort, il y a toujours une face vide, tournée vers les eaux , une face à tous et à personne, immergeant et émergeant en une passion narcissique, cosmique, dispersée dans l’air, dans la mer, dans les plantes, une pluralité en quête de l’unité.
      La mort ayant contaminé le coeur de la vie, dévore jusqu’à la physionomie comme on lit dans les vers de Fernando Pessoa. Lorsque je regard moi-même, je ne me perçoit pas, dit le poète. Pour Descartes il n’y avait pas de distance entre le moi qui perçoit et le moi perçu. Le penseur en disant “je pense” (cogito) affirmait la présence du sujet à soi-même sans médiation.. L’unité rompue, le sujet de l’énonciation se perd comme objet, en avançant par le chemin des émotions. Ce qu’il sent ce sont des sensations de soi-même où de l’objet? Le doute se répand dans toutes les directions, en entraînant l’athéisme. Pernando Pessoa se doute jusqu`à ses sentiments. Ce qu’on ne voit pas est plus fort que l’image refléchie dans le miroir.
      On explique le succès du Petit prince à la fin de la seconde Guerre mondial à cause de la nostalgie d’une gloire qui n’existe plus, l’image agrandie de l’homme, reproduite jusqu’à dans des films triomphals qui exaltent les faits militaires. On la voit encore dans l’attirance éprouvée pour l’athlète, pour la femme jeune et belle. Nous cherchons dans ces images la vigueur qui nous pousse à l’exploration de l’espace sidéral. La brisure de l’image glorieuse se multiplie en fragments, des millers de morceaux de l’unité perdue.

      1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 -- Home
      Donaldo Schüler
      http://www.schulers.com/donaldo/narcisse
      Copyright,1996